Alloula - Mohya, une même technique de narration
Contribution à l’hommage à Abdelkader Alloula
Dramaturge national assassiné par la barbarie intégriste
Alloula – Mohya, quel rapport ?
La troupe de la fondation Alloula d’Oran qui a présenté « Qissas nissin » un texte de A. Alloula, dimanche 10 Mars 2013, a réalisé une performance que le public a ovationné sincèrement loin des convenances comme elles sont devenues d’usage ces derniers temps dans ces temples du théâtre d’Etat qui recrute de faux artistes et monte des semblants de textes à coup de vrais milliards pour montrer à l’étranger que la culture marche bien chez nous que la liberté d’expression et de création existent bien chez nous ! On n’hésite pas à rappeler les anciens pour leur faire danser la danse du ventre devant lwazira et à renvoyer les jeunes talons parce qu’ imprévisible ... le véritable artiste n’est-il pas imprévisible ?
Au départ, l’ennui a failli me gagner. Un sultan qui distribue des médailles du mérite aussi bien à la vache laitière qu’à l’âne du pays. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’une délégation étrangère que le jeu s’éclaircie et que le message se construit. Comment faire pour épater l’étranger chez nous ? En mettant en valeur nos compétences, voyons !et quelles sont nos compétences ? D’abord voler ensuite attraper les voleurs. C’est simple, l’Etat embauche le plus professionnel des voleurs qui a pris sa retraite ! Pour le convaincre de reprendre du service « commandé » on évoque une raison d’Etat. Faire croire aux étrangers que nous avons une police compétente donc un ETAT solide!
Un pays en mal de compétence-soumise qui n’a pas confiance en sa jeunesse incontrôlable, ne peut qu’avoir recours à la pression et au chantage.
Sur le plan du jeu, malgré quelques lourdeurs, dues à la technique de narration adoptée, au début du spectacle, les comédiens ont pu sortir les spectateurs de leur torpeur au bout de « quelques scènes » ou tableaux. Applaudissements et rires rehaussèrent encore plus le jeu des jeunes comédiens, sous l’œil et le sourire bienveillant du maitre dont le portrait était accroché au fond de la scène. Le maitre c’est le grand dramaturge-comédien-metteur en scène Abdelkader Alloula dont on commémore l’anniversaire de son assassinat au Théâtre Régional de Bejaia.
Les discussions avec le public à la sortie ont vite montré du doigt la décadence du théâtre public qui bouffe des budgets colossaux pour produire des effets spéciaux sur scène pour couvrir l’impotence des uns et l’incompétence des autres.
Ne dit-on pas que l’importance du décor est inversement proportionnelle à l’importance du texte. Plus ce dernier est pertinent et profond plus le premier s’efface.
Et on aura constaté que ces dernières années, le décor et les effets spéciaux prennent toute la place dans les spectacles qui se montent dans nos théâtres d’Etat, des spectacles sans destin ni lendemain ! Alors que ce genre de spectacle (que nous venons de voir) qui s’appuie sur le texte et le jeu ne nécessite aucun effet ou décor spécial ! C’est un spectateur averti qui me tient ce discours à la sortie du TRB.
Alloula-Mohya quel rapport?
Le texte que j’ai écouté m’a rappelé un autre dramaturge dont on a commémoré la disparition il y a quelques mois, il s’agit de Mohand ou Yahya. Dans une communication, transmise au premier colloque sur la langue tamazight, qu’il disait être le préambule à une petite pièce qu’il allait publier, Mohya nous signale que « ce texte présente une particularité formelle sur laquelle il nous parait indispensable de dire quelques mots. (...) dans ce texte, nous répétons la formule « inna-yas » indéfiniment. En effet, nous plaçons d’abord, de façon systématique, la formule « inna-yas » en tête de chacune des phrases composant chaque réplique. (...) il nous arrive parfois de reprendre encore la formule « inna-yas » une, voire plusieurs fois au cours de certaines phrases. Et cette façon de présenter ce texte nous l’avons expressément voulu ainsi. »
Remplacez « inna-yas par qalu- galu ». C’est exactement ce que j’ai entendu pendant toute la pièce d’Alloula. Ces deux grands dramaturges ont apparemment eu la même approche dans la transcription d’une technique de narration utilisée dans les parlers algériens (amazigh ou arabe populaire). Cette forme de théâtre narratif met à l’épreuve les capacités du comédien appelé à réaliser une performance en interprétant plusieurs personnages. Mais là, la performance se fait à plusieurs, la parole se redistribue par l’intermédiaire du« qal ou qal » que le spectateur à du mal à suivre des fois, à telle point qu’on se dit que c’est en plus, pourquoi cette profusion de « qal ou qal... »
Rebuté au départ, je me suis vite rendu compte du parti pris de l’auteur et c’est en allant au delà des premiers rebuts qu’on découvre la richesse de(s) langue(s) parlée(s) en Algérie. Il reste à approfondir la réflexion sur cette utilisation d’une technique de narration par deux grands dramaturges dont la préoccupation reste la même : se réapproprier notre algérianité pour mieux communiquer. N’ayant pas une connaissance exhaustive des oeuvres des deux auteurs, je ne saurais dire s’ils ont écrit plus d’une pièce avec cette technique de narration.
Bejaia le 10/03/13
Mhamed HASSANI , poète et dramaturge
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