Entretien réalisé par Azdin Zidan, paru dans LA NOUVELLE République N° 357 Du mercredi 07 avril 1999
M’hamed HASSANI, poète et dramaturge
« "ARU !" se place sous la double exigence du travail poétique et de la recherche d'identité … Trouvailles métaphoriques, sensibilité, enracinement dans un terreau culturel originel ..." C'est ainsi que feu Tahar Djaout présentait le recueil de poésie de M. Hassani ( ARU! 1989) in Algérie Actualité 89. »
Nous avons retrouvé M’Hamed HASSANI, dernièrement, faisant la lecture d'un texte théâtral au Théâtre Régional de Béjaià et avec qui nous avons eu cet entretien.
La nouvelle République :
-Azul, comme promis aux lecteurs de la N.R, je reviens à la charge Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
-Je suis né en 1954 à Aokas (W. Bejaia), j'ai connu l’exil à 6 ans; de retour trois ans après j'ai du réapprendre le Kabyle et apprendre l'Arabe à l'école avec des enseignants non algérien. C'était vraiment un monde bizarre : Un Français pour le français, un syrien ou palestinien pour l'arabe et personne pour le kabyle de tous les jours !
Donc études primaire et moyenne à Aokas, je me souviens d'un enseignant palestinien qui faisait la prière sur une grande carte géographique en pestant contre le directeur, un Breton !
Je me souviens de ma première grève; c'était au moyen, lors de la suppression des cours de Berbère à l'université (?) paraît-il ou quelque chose comme ça !
J'ai fait mon secondaire à Bejaia. C'est là que j'ai découvert "NEDJMA" de Kateb Yacine et avec, une première prise de conscience identitaire.
-Vos débuts dans l'écriture.
Quand j'étais écolier en terre étrangère, je voyais le monde dans une boîte d'allumettes il y avait surtout une colline, des oliviers et un hélicoptère …
Avec plus de précision c'est à la fin du moyen que j'ai lu mon premier poème en français devant la classe, puis c'est parti … ! Un jour suite à une déception amoureuse (premier amour oblige) j'ai ressenti le pressant besoin de m'exprimer en kabyle, d'écrire dans cet étrange parler qu'on entend partout mais qui ne s'écrit nulle part ! J'ai essayé la graphie ''française'' puis arabe avant de me fixer au caractère Tifinagh jusqu'en 1980. A cette date, j'ai découvert Tajerrumt et l'API popularisé par feu M. Mammeri. J'ai tiré au stencil un recueil de poésie en ta mazight intitulé " Ghezif et aawaz ye bdan s targit" (longue est la veillée qui commence par un rêve.) En 1989, remise en question de l'API, avec l'apparition d'autres propositions qui répondaient beaucoup plus à mes
Préoccupations. Cette aventure graphique est résumée dans "Ahellil n Tira" (2° partie de ARU !).
-1989 vous publiez ARU ! qui est considéré comme la première œuvre de création en Tamazight éditée en Algérie.(Parcourt Magrébin , en langue arabe du8 avril 1991) Qu’n pensez-vous ?
-Après Octobre 88, il fallait bien élargir la brèche ouverte par les jeunes. J'ai essayé de m'exprimer à travers la presse écrite. Ca n'a pas marché, j'ai écrit ''ARU !'' qui était une mise à jour et un dépassement.
Mise à jour en ce qui me concerne, dépassement en terme d'écriture : ébauche poétique en langue française et graphie pour Tamazight. Ce produit, je l'ai fait entièrement avec mes propres moyens. C'est une expérience passionnante mais qui aurait put être allégée avec l'existence d'éditeur . Le problème reste toujours posé !
-Le 20 avril c'est pour bientôt, qu'est-ce que vous avez à dire à ce sujet?
-Edduem cwidt ar zdat ! (marchez un peu en avant, assez tourné en rond)
-Comment ?
-En approfondissant notre amazighité ! En évitant de tomber dans un régionalisme béat et en allant vers l'universalisme. Aller vers l'autre sans perdre de son identité. Dépasser notre vision tribale passe par une connaissance des structures profondes de la langue et bien sûr leur identification définitive. En un mot, mettre un instrument grammatical et orthographique capable de dépasser les spécificités locales, entre les mains de tous les amazighophones et autres apprenants. Rester à sa surface, c'est se contenter de sa tribu et refuser d'aller vers l'autre. C'est vouloir absorber l'autre, alors il y a résistance et éclatement…
-Le comment de ce dépassement se pose toujours ?
-Par l'écrit voyons ! L’écrit et la pratique généralisée de l'écrit Amazigh, par le respect, par tous les écrivants, de mêmes règles grammaticales et orthographiques …Ce n'est pas le plus fort qui apporte le progrès. C'est le plus pragmatique, c'est le plus proche des praticiens… Avant 89, c'était le pouvoir seul qui opprimait Tamazight et depuis elle est aussi victime de ses docteurs ! Tous ceux qui pratiquent l'exclusion ont tort et auront toujours tort. Les spécialistes déroutent les praticiens, là où les chercheurs indépendants proposent des solutions à tous nos problèmes de maîtrise de ta mazight, les spécialistes de laboratoires opposent un non-recevoir parce que cela ne sort pas de leur étuve ! C’est grave d'opposer à une solution pratique une théorie impraticable !
Depuis 89 nous n'avons pas avancé d'un iota ! Les uns pataugent dans la boue locale pendant que d'autres ronronnent dans leur labo parisien…
On a la nette impression que ce pays a la tête ailleurs : En économie on nous parle du FMI, pour l'arabisation la référence est au moyen orient et pour ta Mazight c'est l'INALCO de Paris qui envoie ses circulaires !
Non, toute démarche qui n'intègre pas tous les éléments qui tendent vers l'épanouissement de la langue amazighe est vouée à l'échec et n'engendrent que retard.
-Vous paraissez plein d'amertume et de colère
-J'ai vécu par effraction dans ce pays qui m'habite. Oui je dis bien qui m'habite ! Je n'ai ni culture de clan ni culture de méchoui ; je suis poète et je ne demande pas la permission pour exister. Je suis là où mes pas me mènent.
Un jour je me suis retrouvé dans un stage de formation théâtrale destiné aux étudiants, sous la direction de M. Kateb. C'était les années 70 alors que j'étais en rupture avec mes études … (silence)
-Puisque tu parles de théâtre, ton expérience dans le domaine.
-J'ai écrit ma première pièce en Tamazight et en caractère Tifinagh en 1976 (Abeqqis), mais le premier spectacle que j'ai mis en scène, c'était en 1978 avec la troupe théâtrale de la maison de jeunes d'Aokas. La pièce avait pour titre "Targit g targit" (le rêve dans le rêve) L'unique représentation a eu la veille du 1er Mai 1978 juste avant de partir faire mon SN depuis je n'ai fait qu'écrire et mettre de côté …
-Et tu reviens au théâtre …20 ans après
-Vous savez dans notre pays (et dans tous les domaines) pour avancer d'un pas, il faut des années, …, ça me rappelle quelqu'un; un médecin de profession qui a présidé une association que j'ai été appelé à présider plus tard. Il m'avait dit : Chez nous si tu arrives à faire avancer les choses, c'est qu'on ne s'en est pas aperçu (ur k faqen ara !) sinon on te brise tout de suite. Et chaque jour on arrête pas de vérifier la justesse de cette parole.
Faire avancer les choses, partir, revenir, aller dans une autre direction … surtout ne pas s'arrêter, sinon c'est foutu. On vous a brisé et on se relève plus.
-Vous paraissez désabusé et en même temps prêt à rebondir
-Je n’entreprends une chose que si vraiment j'en suis convaincu et imprégné. Prendre l'initiative et se donner à fond. Quelque soit l'action ou le domaine. Puisqu’en vérité tout est passionnant dès qu'on s'y intéresse.
-Et le théâtre ?
Vous savez après ''ARU !'' en 89, j'ai rarement eu l'occasion de communiquer avec les lecteurs sauf avec mon entourage. Donc j'ai pensé que le théâtre pourrait me permettre de contourner les obstacles de l'écrit, d'autant plus que des textes théâtraux existent dans mes tiroirs. J'ai pris le dernier écrit (1984) et je me suis dis tentons l'expérience.
-Mais comment s'est opéré cette réorientation vers le théâtre ? Vous resurgissez là où on vous attend le moins !
-Un besoin de m'exprimer, de communiquer avec l'autre, toujours un problème de mise à jour et de dépassement. Un texte de1984 qui a accroché dès la première lecture. C'est bon signe. L'aventure reprend, cette fois avec beaucoup plus de maturité.
-Il y a derrière cette expérience une maison d'édition (Les Editions Tharga), le T.R.B et des sponsors dont Soummam Tours en tête, sans oublier bien sûr les jeunes comédiens don Youcef, Boualem, Salim, Malek et les autres. Pouvez-vous nous rappeler brièvement le contenu de cette pièce ?
-Je me suis fait avoir une fois en voulant la résumer et je ne voudrais pas tomber dans ce genre de piège. Si définir c'est rétrécir; résumer c'est être obligé de fermer plusieurs portes pour n'en garder qu'une ! Vaut mieux attendre la générale, là vous raconterez ce que vous voudrez. Vous rapporterez l'histoire qui vous convient le mieux. Ce n'est pas à l'auteur de s'expliquer, c'est aux personnages de défendre leur existence.
-Et le 20 Avril ?
-Eddu em cwidt ar zdat !
-Comment ?
-Debber rasek ya khi amazigh. Moi je suis poète, qui dit et écrit et se révolte…
La politique c'est l'affaire des partis. Ceux qui utilisent Ta mazight pour se faire un nom sont vite dépassés parce qu'ils s'essoufflent. A chaque fois qu'on voit quelque chose sur la scène culturelle, on se dit "ça à le mérite d'exister". Non, il faut de la qualité, de la création pour avancer. Tiens, la dernière pièce de théâtre que j'ai vue c'était à l'occasion du 8 mars à l'université de Bejaia. Eh bien c'est une pièce jouée en français ! Alors qu'en 1990, j'écrivais qu'il n'y avait presque que des adaptations de pièces théâtrales venues d’ailleurs, dans notre pays, voilà qu'on ne se donne même plus la peine de traduire ou d'adapter.
Et après chaque production on dit ''ça a le mérite d'exister !" Eddu em cwidt ar zdat Llah ye hdi koum ay Imezdagh n Tmurt a !
-Un message ?
-A la Nouvelle République je dirais merci pour avoir été le seul journal à avoir dit un mot sur "Akham n Tiche" malgré la présence de tous les autres correspondants, qui auraient au moins pu dire "ça a le mérite d'exister" Non! Je riais, puisque j'existe par effraction, donc aucun mérite.
A ses lecteurs je dis toujours Eddu em cwidt ar zdat. Soyez plus critique avec tout ce qui se produit dans ce pays qui nous habite ! Il est urgent de se réapproprier les espaces de créations.
Entretien réalisé par Azdin Zidan, paru dans LA NOUVELLE République N° 357
Du mercredi 07 avril 1999
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