Anz...ul
ANZ...UL
Un mono drame écrit et mis en scène par Norjai Alache
Des prénoms qui résonnent dans la mémoire des spectateurs comme un écho lointain d’un vécu antérieur qui fait irruption à tout moment dans un présent circulaire…
Deux prénoms discours sur un passé ténébreux qui vous plonge directement dans les années noires. Kenza fille du poète[1] assassiné et Louenas[2] le barde assassiné. La toile de fond travaille l’inconscient du spectateur.
Des évènements refoulés dans les profondeurs abyssales de l’inconscient pour tenter de vivre un présent sans passé ni avenir, pareil aux plantes qui se passeraient volontiers des calamités naturelles tels que les tempêtes et les incendies. Mais, elles sont là.
Angoisses invasives, résistance, retour sur les lieux du crime, face à face, le puits sert de refuge à l’innocence…le puits, une autre symbolique qui travail l’inconscient. Nos contes oraux s’égouttent avec le temps et la technologie. Il n’en subsite que des traces qui alimentent l’imaginaire de chacun. Il n’en subsiste que les séquelles traumatiques.
Sous terre nos corps se réfugient, dans l’air l’esprit se libère. L’humain occupe tous les espaces. Expansif, il va dans tous les sens, utilise tous ses sens et redéfinit son propre sens.
Toute cette complexité humaine, seul un mono drame porté par une femme, peut la rendre, dans un combat douteux, borderline, à la limite de la folie et de la conscience, dans un cycle d’enfermement, tour à tour, protecteur et oppresseur. On se libère de l’un pour tomber dans le piège de l’autre et entre deux tentatives d’étouffement la conscience s’aiguise.
Enfermement dans le ventre maternel où le père géniteur a déposé sa graine.
Enfermement dans le puits symbole de vie et de sécurité après la venue au monde.
Enfermement dans la maison paternelle après le retour au calme précaire qui précède d’autres tempêtes.
L’enfermement marital aura-t-il lieu ?
En l’absence du père, l’aïeul, ou son âme, plane sur la jeune fille, exerce sa protection virtuelle.
Enfermement dans son double, Loundja la poupée miroir qui ne grandit pas, qui symbolise l’enfance qu’on garde au fond de soi, éternellement, notre refus de grandir, de s’éloigner de la berge. L’enfant du premier trauma qui donne naissance à l’adulte.
Enfermement dans le discours mâle à la source du mal. Nouveau combat. Perpétuel combat.
Explosion annonciatrice
Explosion de la parole évocatrice
Éclatement du puits pour reconstituer l’abri paternel
Éternelle tentative d’éclosion de la parole libératrice. L’illusion orale se dissipe dans les nuages de la folie. L’âme s’échappe, prend de la hauteur dans le chant ancestral. L’envol sauve du gouffre, momentanément. Gagner des batailles c’est aussi gagner du temps. Rebondissement, retour au puits, première protection. Cercle des représailles dirait l’ancêtre Kateb. Tout est écrit. Tout s’écrit. L’anticipation est notre remède magique.
L’homme marche sur les traces de l’homme. Le chant relève de l’imploration des dieux. L’Homme en est un. Il s’implore lui-même. Seule prière que les générations se transmettent en direct. Ils se transmettent cette capacité à capitaliser, à déconstruire le malheur pour en faire l’allié du futur, du prochain pas ver plus de lumière.
/image%2F0244983%2F20240414%2Fob_3ff24a_received-1476335849896520.jpeg)
Voix d’exil, voix de l’absent, voix qui prend ancrage au plus profonde de l’humain.
Voix qui se coule dans des alphabets voyageurs, dans l’espace et le temps. Là est la clé. Transmission transgénérationnelle. Résilience.
Transformer notre malheur en carburant, adjuvant de notre maturation.
Ô femme, matrice de l’univers, tu l’habites aussi. Conscience consciente. La barbarie ne vaincra pas.
Décor :
/image%2F0244983%2F20240408%2Fob_3f638c_received-1114492073092970.jpeg)
Une scénographie minimaliste, très fonctionnel sur le double plan de la symbolique et du réalisme.
Un puits qui protège au lieu d’anéantir, ou le contraire selon la nature humaine qu’il reçoit.
Un puits qui se démembre pour se reconstruire en maison qui protège qui garnit qui s’ouvre au-dehors, à la vie…
Un puits qui emprisonne le refoulé qui déborde au gré des intempéries.
Des chiens qui aboient sécurisent et avertissent du danger. Craintes et espoirs.
Qui arrive là ? Disait l’ancêtre, assigné à résidence, dans son chant d’attente et d’espoir.
Retour sur Kenza :
/image%2F0244983%2F20240414%2Fob_5f07a4_received-952679636245286.jpeg)
Quand Kenza est acculée vers la folie par la douleur, elle s’accroche aux siens de ce coté là ; alors seul le chant libérateur qui monte, monte des profondeurs vers le ciel pour la sortir du corps-puit-prison malmené envahie par les eaux pluviales pour la projeter hors du seuil patriarcal. Affronter les frayeurs de la forêt.
Quand Kenza est acculée, elle fait appel à sa mémoire, aux souvenirs, à son paternel… Et tout se cristallise dans la poupée Lounja offerte par le père, enfanté par Kenza pour lui tenir compagnie et attendre le père qui a promis de revenir.
Kenza s’accroche à la petite fille qu’elle était en s’identifiant à la poupée Lounja qui ne change pas et lui ressemble. Mais, il faut y aller, se séparer pour vivre, souffrir et s’accomplir dans son humanité. Rien n’empêche l’accomplissement par le dépassement des seuils de tolérance.
Elle s’accroche à Lounja qui contrebalance sa solitude, se projette en elle pour mieux voir sa déshérence et s’arracher à la fatalité.
Quand Kenza est acculée, elle cherche dans les recoins la preuve de son passé, de ses origines, de son paternel. Seule l’âme de son grand-père rode et lui donne le courage de continuer d’attendre et d’espérer.
Elle cherche dans les coins et recoins, soulève les pavés de l’histoire, de son histoire. Les pavés de la maison paternelle où le temps s’est figé dans l’attente. Elle se rend compte qu’elle avait grandi et même vécu…
Sous les pavés de la maison paternelle sont enfouis ses premiers pas en amour, les lettres de Louenas ce premier amour de jeunesse, ce premier combat émancipateur qui est celui de la prise de parole, de la langue écrite qui dure et voyage… Écris, écris, se répète-t-elle, il en restera toujours quelque chose, comme ces lettres d’amour ! Sous le pavé, ces lettres d’or attendent d’être relu pour que renaisse le désir de répondre et d’écrire, de vouloir vivre ; rejoindre la marche du temps, suivre le sens du fleuve, échapper à l’enferment du cercle infernal du discours creux…
Il y a des moments de flottement, de bégaiements, qui font douter, qui ressemble à un surplace, que je préfère amputer à la circularité du récit dans l’enfermement.
Quand Kenza est acculée, elle s’envole par le chant mystique pour s’extraire à la force de gravitation terrestre et dominer la douleur présente. Vie borderline, au seuil du choix, la folie ou la conscience, seule l’écriture peut les départager. L’écriture laïque pas les amulettes magiques. Sur la feuille, tracer le cheminement de l’amour…
Le spectateur :
/image%2F0244983%2F20240414%2Fob_f372b5_img-20240404-215107.jpg)
Le spectateur respire profondément lors des envolées lyriques qui libèrent le personnage : double libération pour la jubilation du poète qui joue au fantôme paternel qui ne reviendra pas mais dominera la scène du début à la fin. Il survivra même dans l’ordre patriarcal. Le nouveau puits se referme sur la femme adulte qui doit répudier sa poupée ou la rendre au premier puits.
Déconstruire l’ordre patriarcal pour reconstruire le puits qui protège l’enfant. Libérer la femme du trauma de l’enfant pour lui permettre d’affronter les nouveaux défis de l’émancipation sociale.
Les spectateurs étaient rivés à l’expression du visage et du corps de Kenza. Une adhésion totale à son combat borderline, un soutien anxieux, quand à l‘issue. Mais le chant, le chant desserre les nœuds, ouvre les perspectives… Un tonnerre d’applaudissements a accompagné les derniers moments de ce corps à corps pour que l’esprit combattif de la femme reprenne le dessus et franchisse le seuil de tolérance zéro !
En conclusion, je salue la prestation des deux comédiens[3] et l’esprit frondeur de l’auteur et metteur en scène[4] qui, si je ne me trompe, trace là, son premier sillon dramaturgique, pour y semer les graines d’une nouvelle aventure théâtrale dans notre langue ancestrale hissée au rang de l’universalité. Il a osé franchir le seuil, il a vaincu la peur de la forêt, il a franchi le seuil de l’écriture dramaturgique. Je pense au grand dramaturge et grand fondateur du mouvement théâtral amateur de l’Algérie indépendante, Monsieur Athmani Mokhtar, paix à son âme, qui a eu l’audace et le courage d’initier des résidences de formation en dramaturgie à travers le territoire national. J’aime imaginer sa satisfaction là où il est. Belle revanche de l’ancêtre ! Parmi ses étudiants j’en connais au moins trois qui ont osé, avec bonheur.
/image%2F0244983%2F20240414%2Fob_861071_received-1114952409545512.jpeg)
7
/image%2F0244983%2F20240414%2Fob_859420_received-3674763359408484.jpeg)
Mhamed HASSANI
Écrivain
/image%2F0244983%2F20200416%2Fob_530f98_moia.jpg)