Didouche Mourad, le fin stratège de la révolution algérienne

Didouche Mourad, le fin stratège de la révolution algérienne
de Abdelaziz Boucherit aux éditions Maïa Paris
Ce livre est l’un des plus beaux hommages que j’ai eu à lire sur un héros de la guerre de libération de notre pays. Un héros dont on ne parle pas beaucoup d’ailleurs. Je découvre pour la première fois ce jeune chahid qui a réfléchi le déclenchement de la lutte armée et défendu la laïcité et l’algériennité ; en somme un état laïc, républicain et moderne ; autant qu’il a pu face aux partisans de l’archaisme et de l’obscurantisme imposés par le colonialisme.
Par Mhamed Hassani
J’ai rencontré l’auteur de « Didouche Mourad, le fin stratège de la révolution algérienne » en début d’année 2019 à Paris, du côté du jardin du Luxembourg. Il me surprit par sa bonhomie avenante et un accompagnement verbal fluvial décrivant chaque élément décoratif meublant les chemins que nous empruntions au hasard de notre première déambulation parisienne. Châteaux et personnages s’animaient sous le souffle chaud de cet ingénieur retraité de la prestigieuse entreprise THALES. Des statues de personnages de roman qui côtoient celles de leur auteur dans la réalité du vieux Paris que nous traversions, avec cette impression de traverser le temps, de se sentir transparents ou flottants comme des âmes égarées qui compensent leur chaleur dissipée dans l’espace par des souvenirs du berceau commun. Le territoire des Amazighs, pays coincé dans son histoire plusieurs fois millénaire, de l’autre côté de la Méditerranée.
Nos pas nous menaient de rue en ruelle dont je ne cherchais pas à retenir les noms malgré les énumérations commentées de mon nouvel ami. Parcours hasardeux pour moi. L’était-il pour mon compagnon ? Sans avertir, il bifurqua dans son trajet et ses commentaires pour m’annoncer triomphalement :
« Voilà le bistrot où se rencontraient Mourad Didouche, Mohamed Boudiaf et Ahmed Mehsas. C’est là qu’est née l’idée du Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA) et de là est partie l’idée d’un soulèvement armé pour la libération du pays du joug colonial. Grâce à la ténacité du « Petit », le jeune Didouche qui a su convaincre Boudiaf et le réconcilier avec Mehsas. Didouche et Boudiaf sont rentrés au pays pour structurer le CRUA avec les anciens de l’OS et préparer la lutte armée en mars 1954. De ce comité naîtra le futur FLN – ALN. Didouche Mourad était un partisan farouche de l’Algérie algérienne en opposition aux partisans de l’arabisme qui finirent par peser sur l’avenir du pays ».
Et c’est là, au carrefour de l’Odéon qu’Abdelaziz Boucherit me dédicaça son premier ouvrage consacrer à Didouche Mourad, ce jeune valeureux martyre tombé dans une embuscade, le matin du 19 janvier 1955 à Smendou dans le Nord constantinois. Au moment où j’écris ces lignes, je constate, ému, que c’était l’anniversaire de son décès. Je me sens vraiment triste et l’émotion m’étreint devant l’actualité de mon pays empêtrée dans un cafouillage sans fin. Personne n’a songé à commémorer la mort de ce héros. Pourtant c’est d’un homme comme lui que le présent a vraiment besoin pour le sortir de cette dispersion des forces saine et positives !
Cette nuit-là je me mêlais les rêves. J’accompagnais Mourad dans le Paris de Victor Hugo. Boudiaf jouait au grand frère et Mehsas m’importunait…
Abdelaziz Boucherit me parla longuement de sa dechra d’El-Milia comme un enfant qui pénètre dans les contes de grand-mère, ramenant à la surface une berbérité que les envahissements successifs n’ont jamais pu effacer. J’eus l’occasion de lire ses articles sur la berbérité de l’Algérie et de la résistance de son peuple à différentes invasions, publiés dans un quotidien algérien.
Aziz, comme j’ai fini par l’appeler, se mit à me conter sa ville natale d’El-Milia, de Constantine la capitale de l’Est qui a failli lors du déclenchement de la lutte armée et de sa passion de l’histoire depuis que son cousin professeur de médecine lui suggéra d’écrire sur les hommes valeureux de sa région.
Il me conta la dure vie campagnarde, les études jusqu’au Bac et son départ en France dans les années soixante-dix, où il continua avec succès ses études techniques. Il y mène sa vie à ce jour. Nourrit de littérature du XIXe siècle, son premier essai en porte tous les agrégats, style que l’auteur a mis au service de la stature de son héros national.
Ce livre est l’un des plus beaux hommages que j’ai eu à lire sur un héros de la guerre de libération de notre pays. Un héros dont on ne parle pas beaucoup d’ailleurs. Je découvre pour la première fois ce jeune chahid qui a réfléchi le déclenchement de la lutte armée et défendu la laïcité et l’algériennité ; en somme un état laïc, républicain et moderne ; autant qu’il a pu face aux partisans de l’archaisme et de l’obscurantisme imposés par le colonialisme.
Ce premier livre laisse augurer d’autres titres dans d’autres genres pour le plaisir des lecteurs.
Mhamed HASSANI

Quelques questions à Abdelaziz Boucherit pour en savoir un peu plus sur lui et son livre « Didouche Mourad, le fin stratège de la révolution algérienne ».
Questions :
- Pourquoi un livre sur l’histoire (d’un personnage historique) et pourquoi Didouche Mourad ? Comment l’idée t’es venue ? À fait son chemin jusqu’à devenir réalité, un livre ?
- Abdelaziz Boucherit : C’est une bonne question. C’était tout à fait par hasard, autour d’une discussion banale. Un cousin prof de médecine à Constantine (spécialiste des os) me suggéra de valoriser par des articles un homme illustre de notre région. En occurrence, Zighoud Youcef (Dont les origines étaient d’ElMilia d’après le livre de Chidekh Omar) et son rôle important dans la révolution algérienne. On avait tellement insisté à El-Milia que j’ai cédé à leur requête. Mes premières recherches historiques sur le personnage me rapprochaient, plutôt de plus en plus, vers le jeune Didouche Mourad. L’image de Didouche Mourad apparaissait en filigrane et sans cesse dans la vie révolutionnaire de Zighoud Youcef. Les descriptions anecdotiques sur Didouche, dans le sillage de Zighoud, éveillaient de plus en plus ma curiosité. Et il suffisait de se pencher pour soulever la petite pierre pour trouver la perle cachée derrière. L’image subite d’un géant apparaissait à mes yeux. Le Didouche Mourad ; jeune révolutionnaire ; défendait la laïcité dans un état républicain ; l’unité dans l’algérianité d’un peuple dont l’histoire a été fracassée en mille morceaux et pratiquer une politique moderne dans une Algérie indépendante. Il avait tout prévu : sa mort inéluctable et précoce et l’ingratitude des hommes. En faisant appel aux futures générations de ne pas oublier son combat. « Et, si nous venons à mourir, défendez nos mémoires ». C’était le cri de ce jeune homme, intellectuellement structuré et volontairement mis à l’oubli qui m’a poussé à ressusciter sa véritable histoire.
Un vrai révolutionnaire, qui n’était pas du goût des ennemis de la laïcité.
- Mais encore ? Toi le technicien ?
- Abdelaziz Boucherit : Tu as raison de souligner ce fait. Le technicien que je suis : habitué aux rigueurs des raisonnements, c’està-dire un esprit concrètement constitué. On appelle ça le pragmatisme. On m’a souvent reproché de construire mes raisonnements à partir des faits réels en négligeant, parfois, les considérations supposées ou les vérités imposées. Pour aller vite ; J’ai trouvé en Didouche Mourad, une logique et une analyse du réel de la situation de l’époque digne d’un des grands hommes du XX siècle. J’ai découvert un homme qui a appris à se servir de la performance intellectuelle des Européens pour l’utiliser contre eux et trouver les mots justes pour unir son peuple pour le libérer du joug colonial. C’est difficile de tout citer. Il faut lire le livre pour découvrir les mérites des sacrifices de nos jeunes pour une cause sacrée : L’indépendance du pays. En résumé ; j’ai beaucoup apprécié le personnage. À sa place J’aurais fait la même chose.
- Le rejet des positions des messalistes et des centralistes, son choix de la 3 ème voie (l’action armée) et son attachement à son algérianité, semblent composer la pierre angulaire de l’engagement de Didouche Mourad ; peux-tu nous résumer en quelques mots le caractère et les qualités de ce jeune révolutionnaire méconnu de la jeunesse actuelle ?
- Abdelaziz Boucherit : Troisième voie : En fait
1. Didouche Mourad était tout simplement pour la violence révolutionnaire.
2) Un système construit par la violence doit se détruire par la violence
3) L’ancien système détruit laissera la place à l’émergence d’un nouveau système moderne
Ce sont les valeurs révolutionnaires qui ont permis à la Russie et la Chine de passer d’un système archaïque à un système moderne. Et c’est ce que visait Didouche pour l’Algérie.
Didouche était un fan de Mao thé tong. Bien qu’il sût qu’il n’allait pas survivre il a préparé, le cas où, la révolution pour être le Mao Algérien. Ben M’hidi et Bitat étaient choisis en connivence avec Boudiaf pour servir plus tard leur stratégie politique. À leurs yeux, ils étaient facilement contrôlables. Didouche était un as dans la stratégie et se donnait les moyens pour arriver à ses buts. Avoir la zone 2 (Nord Constantinois) gérée par lui-même, la zone 4 (Alger et ses environs) gérée par Bitat et la zone 5 (L’oranie) gérée par Ben M’Hidi, lui donnait à lui et son ami Boudiaf une influence certaine pour aller jusqu’au bout de la bataille. Avoir le Constantinois, l’Algérois et l’Oranie sous leurs ordres militairement (ALN) et politiquement (FLN) c’était l’assurance vie de la révolution. Boudiaf et Didouche avaient en commun le spectre des tentatives manquées des soulevements en Algérie. Qu’ils avaient essayé de tout tenter pour consolider la révolution.
Mais, lors de la définition des critères qui scellaient les fondements de novembre il s’était trouvé tout seul à être contre le statut d’une Algérie future islamique. Pour lui tout système politique religieux était archaïque (Il avait en tête, en effet, les vieux systèmes obsolètes Russes et Chinois).
Les arabophones du FLN n’ont jamais pardonné à Didouche d’avoir défendu une Algérie moderne et laïque.
Il y a beaucoup à dire. Le livre a abordé ces sujets mais particulièrement pour faire réfléchir les lecteurs.
- D’après ton livre, tout se décida dans ce bistrot de l’Odéon : la dénomination de l’organisation qui réunira les conditions du déclenchement de la lutte armée et même le nom des hommes qui en assureront l’organisation et l’exécution ?
- Abdelaziz Boucherit C’est exactement lors des débats d’Odéon que toutes les grandes lignes ont été décidées. Juste à côté du jardin de Luxembourg, la maison de Marie de Medécis, la mère des reines d’europe, femme d’Henry IV et grand-mère de Louis XIV. Le café était en face du théatre Odéon et juste sous le balcon de la chambre de Napoléon soldat en formation pour l’armée Royale. Pas loin non plus du restaurant universitaire Nord Africain 115 (Saint Michel). Beaucoup de symboles, en effet. Ils allaient là bas, juste pour bénéficier d’un repas au 115 au tarif étudiant.
- Une autre question : Didouche a pris en charge la région de constantine, malgré la défaillance des troupes mobilisées pour le déclenchement du 1 nov ? pourquoi ? n’est ce pas ce qui a précipité sa mort ?
- Abdelaziz Boucherit : Il faut avoir en tête que la zone 2 de l’OS de Constantine était dirigée par Boudiaf. Boudiaf était devenu l’un de ceux qui s’entendait le mieux avec Didouche. Il y avait un très grand potentiel de militants Os. Le Constantinois était important pour créer la surprise psychologique du soulévement et assurer la pérennité de la révolution.Pour sa mort, Didouche était convaincu et d’ailleurs il l’a bien dit, que personne de la génération de ceux qui assistent au déclenchement de novembre ne survivra. La défaillance des combattants OS de Constantine est arrivée après la réunion des 22. On trouvera l’explication dans le livre.
- Mais quand même j’ai senti que Didouche rejoignait Constantine comme s’il allait directement à l’abattoir !
- Abdelaziz Boucherit : Son dernier départ d’Alger, Oui effectivement. Mais il allait courageusement prendre son poste. La défaillance des troupes de Constantine l’avait beaucoup affecté. Toute sa stratégie d’attaque a été mise à terre. C’est aussi vrai que le retrait de dernière minute des Constantinois a vraisemblablement précipité sa mort. Mechatti (origine d’El-Milia) qui a participé à la réunion des 22 et qui a trahi Didouche. Mechatti à fini malgré son forfait à la fédération française.
- Son origine kabyle a-t-elle joué contre lui ?
- Abdelaziz Boucherit : Non pas du tout. Parmi les six du CRUA, Personne n’était connu pour des idées régionalistes. D’ailleurs, Didouche Mourad était d’origine Kabyle. Il a été le centre de toutes les décisions. Il s’était, certes, opposé politiquement, lui-même, à Krim. Il considérait Krim comme un grand fidèle et partisan de Messali. Il pensait qu’il n’était pas digne de diriger la grande Kabylie. Pour lui la petite kabylie (Constantinois) et la grande Kabylie (Tizi jusqu’à la périphérie d’Alger) meritent de se faire diriger par les hommes sûrs. Il y avait, certainement des arrières pensées politiques derrière cette opposition, pourtant, Ouamrane et Krim ont fait un tableau flatteur du personnage de Didouche à Abane. D’ailleurs la première wilaya qui s’était souciée du silence de Didouche c’était la wilaya 3 de Krim. Krim a envoyé amirouche à aller aux nouvelles. Il avait abandonné sa mission car la région selon lui était aussi montagneuse et plus dangereuse que Djurdjura.
- En conclusion ?
- Abdelaziz Boucherit : je tiens à te remercier pour ton intérêt envers mon premier livre qui j’espère sera suivi d’autres. Notre histoire a besoin d’être dépoussiérée et remise à l’ordre du jour pour nous permettre de construire un pays moderne ouvert sur l’humanité agissante pour le bien-être de tous.
Entretien réalisé par Mhamed Hassani

lien de publication : http://kabyleuniversel.com/2019/01/29/didouche-mourad-le-fin-stratege-de-la-revolution-algerienne/?fbclid=IwAR2Qtq7jlL3WcNGd1xf5adDoOBa668iUTCHQIBwDCz9iDJhtH9u2s4zrlwg
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