Re-donnée!
Redonnée !

Petite randonnée, un après-midi de mai. Une journée ensoleillée et chaude. La nature est scintillante et baigne dans la symphonie des chants d’oiseaux invisibles. Je sors rapidement de mon quartier silencieux où le confinement n’existe pas. Si ce n’est la distanciation sanitaire que les gens ont fini par adopter sous l’influence des médias, le covi-19 n’a pas de carte de visite. Les signes révélateurs, ce sont peut-être les fonctionnaires et autres travailleurs de la ville qui se sont reconvertis en travailleurs de la terre. Tous les lopins abandonnés ont été défraîchis et transformés en potagers ! Et les gens sont heureux de cette aubaine. Un retour salutaire à la terre nourricière !

Je m’éloigne rapidement du hameau pour retrouver la nature qui m’accueille à maquis déployés. Je me faufile à petits sauts de chevreau gambadant parmi les bosquets de lentisque et de genêt et autres plantes folles de verdure et de fleurs multicolores que la brise marine disperse dans les airs ! Malgré le terrain pentu, je garde le souffle léger et l’envie de grimper intact. Arrivé sur le plateau de Bou-idmimen, les aubépines, mon regard se lâche vers le littoral, à travers descentes et plaines. La ligne grise de la plage, ou se meurt la vague ensorceleuse, et la ligne bleu de l’horizon ou se meuvent les rêves insomniaques de mes vingt ans, me taquinent à distance. Le regard se suicidait et renaissait quotidiennement sur ces repères. Puis, retour pour escalader la montagne, ce refuge des tribus. Confinement historique. L’ennemi vient de l’extérieur, du côté de la mer. Mystérieuse histoire qui ne nous dit pas tout.

L’ivresse me gagne et l’envie de courir me prend ! Le chant des oiseaux m’applaudit et la végétation m’enserre dans son vert immaculé ! Serais-je le fugitif d’une civilisation enfuie sous la pandémie citadine ? Je cours, saute, tombe et me relève sans briser ma course d’obstacles qui m’éloigne de la civilisation pour me laisser engloutir dans l’insondable univers végétal. Je m’arrête, essoufflé, dans une clairière sur le flanc du vallon profond de l’oued qui sépare deux communes, ou anciennement, deux tribus. Ça me fait penser à mes amis déracinés qui recherchent la pureté dans le retour à l’organisation primitive. La modernité leur fait peur parce qu’on n’a pas su ancrer en eux la force de l’authenticité, si bien qu’aujourd’hui, ils se retrouvent à gué, à chanter le naufrage des racines emportées par l’oued en crue.
Les Ait n’ont pas de doute sur leur appartenance tandis que les Bou se disent trahit par la France qui les a arabisés. Ah Napoléon ! Tu nous as empoisonné l’avenir !

Aqer, le rossignol, l’oiseau des bosquets n’arrête pas de chanter, même si je n’ai pas arrêté de le piéger pendant toute ma jeunesse. Sa viande était succulente ! Malgré tout, il continue de m’émerveiller de son chant inépuisable. Il continue à être aqer le rossignol, sans changer d’un iota ! Il ne se tait pas quand je passe, il continue à chanter la mélodie pour laquelle il est né : amour, paix et profondeur. Les aqers piégés ont éduqué ma jeunesse ignorante qui vit en société. Si dans le temps je cherchais sa viande succulente grillée sur la braise, aujourd’hui son chant m’est plus précieux que tout. Désormais chasseur de clichés, je suis l’invité sur terre non plus le conquérant, le survivant d’une histoire agitée, d’une peur irraisonnée. Je fais mon discours imaginaire, perché sur une colline, face à la profondeur de l’oued bouffé par la végétation. Je fais mon mea culpa d’être humain et m’engage sur d’autres voies pour satisfaire mes besoins et celui des miens sans porter préjudice à la nature et ses habitants. Je signe la charte des droits de tous les vivants, de tous genres et de toutes espèces. Et pareil au geste auguste du paysan de Lafontaine, je sème mon message dans les maquis… Quand le braiement soudain d’un âne, juste sous mes pieds, me fit hennir de peur. L’âne prolonge son rire sonore me donnant le temps de récupérer mon honneur d’être humain civilisé. Une fois retrouvé notre calme mutuel, je m’avise de faire un selfie avec l’âne pour épater mes amis sur Facebook. Je m’approche, le téléphone en main, arme fatale qui a remplacé mon tir-boulette, pour chercher le meilleur angle d’attaque.

Au moment de cadrer mon âne, un chien, surgi des maquis, aboie dans ma direction, me déséquilibrant au risque de m’envoyer au fond du ravin. En brassant le vide de mes bras, je fais fuir le chien et l’âne en même temps. Alors, j’entends une voix, sortie de nulle part, me dire : qui es-tu, toi qui perturbe la quiétude de la nature ? Mon chien aurait pu te mordre ! À moins que tu préfères mon bâton de berger ?
Je cherche la source de la voix, je découvre aemmi Moh derrière une aubépine en fleur en train de rire aux éclats ! Ah aemmi Moh, toujours le même ! Rien ne change l’olivier ancestral que le feu. Moh toujours en train de tailler son bois avec le même couteau « doukdouk ». On se salue de loin, distanciation oblige, même au maquis. Aemmi Moh, tout un pan de l’histoire de tadart remonte à la surface. Je préfère en rester là.
Un après-midi de mai, loin de la ville et du confinement énigmatique des citadins soumis aux harcèlements médiatiques, je réapprends à vivre comme aux premiers temps. Je défraîchis, je brûle, je pioche et je plante, loin de mes performances citadines, j’assiste émerveillé, à l’apparition des premières pousses de mon potager.
Mai 2020
Mhamed Hassani

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