Café téméraire avec Chawki Amari
Café téméraire avec Chawki Amari
(Café littéraire de Bejaia du 14 mars 2015)
Chacun a pris son âne pour aller à la rencontre de Chawki Amari[i], l’invité du rendez-vous des lettrés à Bejaïa, sa wilaya d’origine, pour débattre de son dernier livre « l’âne mort », édité par Barzakh en 2014.
Mais comme la métamorphose de Lucius en « âne d’or » dans le roman éponyme d’Apulée de Madaure ou Afoulay de M'Daourouche,[ii]du côté de Souk-Ahras, les Chawki qui se cachaient derrière Amari, se sont donnés rendez-vous à Bgayet, plus exactement au TRB, pour prendre un café téméraire en compagnie de sa famille de naissance.
Il faut dire qu’il n’a pas choisi de se faire accompagner par Chawki le chroniqueur ou Chawki le romancier ou le caricaturiste, l’illustrateur ou le cinéaste, encore moins le géologue. Il est venu en famille et comme Amari est un bon chef de famille, il les a alignés sans distinction aucune, sur les planches du théâtre régional de Bejaïa : au bon public bougiote, sage et discipliné, de choisir son interlocuteur.
D'ailleurs, Amari l’a déclaré d’entrée de jeu. Qu’on en juge par ces quelques morceaux choisis:
Sachant que la littérature ne fonctionne pas chez nous, que personne ou pas plus de 10% n’a lu mon roman, ce «hmar meyet » que j’ai poussé d’Alger jusque dans mes montagnes natales, je sais que vous allez me poser toutes les questions politico-philosophiques, mais aucune sur mon livre, alors je vous laisse le soin de me déclarer la guerre. Même si l’animateur est gêné, je dirai tout, même la soirée bien arrosée que l’on m’a fait passer au risque de me faire rater ma chronique de demain. D'ailleurs, vous avez raison, pourquoi lire mon roman ? À moins d’être un âne, et je suppose que dans la salle, vous avez compris qui sont les ânes. Mais bien sûr, les gens du DRS qui cherche midi à 14h pour vous inculper de tous les maux de l’Algérie, ce pays qu’ils sont les seuls à aimer!
Non, cette histoire d’âne mort est très sérieuse, c'est même une fiction réelle que j’ai expérimentée. Un âne mort pèse plus lourd qu’un âne vivant ! Dites-moi pourquoi et je ne saurais vous répondre. Essayez de faire bouger un âne mort, trop lourd, mais un âne vivant si, malgré sa résistance, il bouge ! Alors qu’on ne me dise pas que je fais allusion au pouvoir en place ! Ah non ! C’est une histoire sérieuse qui a démarré avec le premier romancier du monde qui est de ma famille. Cet Apulée, qu’on appelle Afoulay dans la famille, était un brillant touche-à-tout, comme moi, oui depuis ces temps romains ou l’âne d’or est né d’une métamorphose fictionnelle sous l’influence d’un cerveau amazigh qui transcrivait ses élucubrations en latin pour que sa famille ne le comprenne pas ! Vous vous imaginez raconter cette histoire en amazigh au coin d’un kanoune ? H’chouma, non ? Aghyul hacha-k nig lkanoun ? Vous risquez d’être exilé, excommunié, mais en latin ça passe ! Eh bien c’est ce que j’ai fait moi aussi, aujourd’hui.
Je parle kabyle et même arabe derdja, mais j’écris en français ! Parce que peut-être, mes premières lectures romanesques se sont faites en français comme Apulée a surement lu des textes en latin ! Imaginez depuis ce temps le chemin parcouru par l’âne, cet illustre animal, le plus intelligent d’ailleurs ! N'est-ce pas qu’il a contribué à bâtir la civilisation kabyle dans les montagnes et même la casbah d’Alger ? Malheureusement, lors de mes dernières pérégrinations à travers la Kabylie, à la recherche du dernier âne que je voulais racheter comme on rachèterait le dernier esclave pour lui rendre sa dignité, je suis arrivé un peu en retard, à cause de l’autre âne mort qui encombrait les autoroutes. Je suis arrivé au moment où son propriétaire le basculait du haut d’un ravin parce qu’il était trop vieux et devenait une charge ! Et puis, il avait une patte cassée, se justifia le propriétaire pour se consoler de l’affaire qu’il venait de rater ! Quelle malchance ! Je devais vous faire la démonstration de l’âne vivant qui est plus léger que l’âne mort qui encombre toutes les autoroutes et nous empêche de sauver le dernier âne de Kabylie ! Ne me dites pas que je parle encore du pouvoir en place ou de la méchanceté des Kabyles qui battent les ânes et même leur femme !
Bon, mon histoire d’âne mort ne veut pas avancer, alors d’autres questions qui vous intéressent ?
La dernière fois, on m’a invité à un café maure pour ne pas dire vivant, dans un village de haute tenue. On m’aime bien dans les hauteurs, je ne sais pas pourquoi, alors la salle était pleine d’hommes et les femmes au foyer. On m’a posé trois questions et la salle s’est vidée !
La première : y a-t-il infiltration du DRS parmi les journalistes ? J’ai répondu surement!
La seconde : Est-ce que vous les connaissez ? Non, mais j’en soupçonne quelques-uns !
La troisième : Vous pouvez nous donner des noms ? Je ne peux pas, je ne suis pas sûr !
Alors, ils se levèrent, quittèrent la salle, convaincus que j’étais un élément du DRS !
Alors des questions de ce genre ? ».
Le public déborda dans ce sens, religion, amazighité, opposition, égalité des sexes… reléguant tous les Chawki en arrière pour que Amari le chef de tribu élu par le public puisse exprimer le mal vivre de tous les Algériens !
Alors, le public aura droit à des fatwas amariennes telles que (j’en rajoute peut-être un peu ?):
- Si le sens interdit existait dans le coran, il ne serait jamais violé ;
-Si Apulée avait écrit son roman en tamazight, on n’aurait jamais été colonisé autant de fois ;
-Si on a battu nos femmes depuis tellement longtemps, pourquoi s’arrêter maintenant !?
-Le Bon Dieu ne peut pas être méchant au point de nous envoyer rôtir en enfer quels que soient nos pêchés !
-Enfin, il conseille à son public d’acheter l’âne mort qu’il est venu leur refiler (pas celui qu’on a fait tomber de la falaise). Achetez-le, vous n’êtes pas obligé de le lire !
De l’avis du public, Amari et toute sa tribu Chawki, est d’utilité publique et un géologue compétent, ne serait-ce que pour seulement avoir trouvé une inspiration bien de chez nous : rak tebbaâ hmar meyyet ya kho!(t’es en train de pousser un âne mort !).
Et n’allez pas répéter qu’il critique le pouvoir en place ! Puisque tout dépend de la place où vous êtes : âne ou pousseur ?
Notre Chawki chroniqueur a bossé pour le Chawki romancier, Amari gère bien sa tribu. La chaine des lecteurs potentiels pour acheter « l’âne mort » aurait surement concurrencé « l’âne d’or », et Apulée aurait-il demandé une dédicace à l’auteur d’aujourd’hui ?
Combien de siècles se sont écoulés pour que « l’âne d’or » meure dans la capitale de l’Algérie d’aujourd’hui ? Mort en passant d’une langue à une autre sans transiter ne serait-ce qu’une fois par la langue des autochtones !
Maintenant que j’ai fini ce papier, je vais me mettre à lire « l’Âne mort » et revisiter « l’Âne d’or » ! Tout ce retard, parce qu’il m’a fallu trouver l’astuce pour le lire gratuitement, c’est fait. Une question qui pèse lourd d’après « l’Âne mort ». Bonne lecture, même si au début, vous serez obligé de pousser un peu. Vous savez un âne mort…
Mhamed Hassani
[i] Chawki Amari, géologue de formation, est journaliste-reporteur, chroniqueur, caricaturiste et illustrateur, reconnu pour son talent et son impertinence. Il est également l’auteur de plusieurs textes littéraires.
[ii] Apulée né vers 125 à Madaure, aujourd’hui M’Daourouche, près de Souk-Ahras, en Algérie, est un brillant touche-à-tout (musique, astronomie, médecine). Ilest le premier romancier au monde et premier auteur algérien.
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