la rue est mon atelier
« La rue est mon atelier »
« Dans le chaos du monde l’artiste est le contre chaos qui happe l’harmonie au passage, à la croisée des trajectoires des raies de lumière, là est le point choc qui brise le silence dans l’esprit du regardeur. La fécondation est la naissance du lien, la ligne d’échange, la continuité géométrique des formes de langage. »
Par Mhamed Hassani
Qui est Karim Ziane?
Entré en 1994 à l’école des beaux arts d’Azazga, il a terminé son cursus de formation artistique à Oran suite à l’assassinat de Hocine Asselah, directeur de cette institution, en 1996.
Connu comme un artiste rebelle sur la place bougiote, je l’ai croisé au détour d’une exposition de mon ami ELMES (en mars avril 2018) qui s’est investi dans l’infographie pour questionner l’olivier ancestral.
Karim m’est apparu fuyant, instable et roublard. Il a fait irruption dans la galerie en habitué des arts mais pas du lieu. Il connaît tout le monde et compris moi sans que je le situe dans ma géographie humaine…
Puis, je l’ai retrouvé en pleine réalisation d’une fresque sur un boulevard poussiéreux sous un soleil de plomb, s’attaquant à un mur craquelé qu’il a décidé d’ébranler avec ses formes et ses couleurs. Je ne savais pas que c’était un habitué des fresques.
Le deuxième jour, des silhouettes africanisent déjà le mur. Je ne sais pourquoi, les personnages émergent du mur comme d’une steppe, hérissés comme des oursins ou des hérissons mais pas des porcs épics : ils ne décrochent aucune pique ! Ils accrochent seulement le regard inaccoutumé des passants qui commencent à traîner la patte à son niveau.
Déjà la fresque rameute du monde ! Mauvais signe pour les récalcitrants qui n’aiment que l’échec et la reddition ! La fresque fait des fresques sur les réseaux sociaux, rien n’arrête le mauvais sort quand il s’acharne sur ceux qui ont tort. L’artiste est une étincelle qui met le feu aux mauvaises herbes pour que reverdisse la prairie !
L’autorité en mal d’interdiction se rabat sur la pénurie de peinture et de pinceau que l’artiste réclame pour maintenir la cadence africaine qu’il imprime à ses personnages.
L’artiste voit loin, le mur est un support, pas un obstacle. Ou bien est-ce l’obstacle que la couleur perfore de sa lumière ?
L’artiste ne vit que par sa création sinon l’homme survit d’aumône même s’il bosse dur !
La fresque fut abandonnée dans la steppe du mur sans déranger qui que soit.
Puis l’artiste disparut sans crier gare, laissant la presque ville à ses ordures. Il se réfugia dans la montagne, reprit le rythme de vie des anciens.
L’artiste fustige le faux et redevient rocher, pierre lancée par la fronde d’une jeunesse qui reste à inventer.
L’Afrique reste un continent inachevé et la fresque une blessure publique qui ne dérange aucun esprit. L’image du désert habite la mémoire du nord.
Puis, inattendu et hirsute comme une insomnie, le voilà rapatrié par la presque ville dans le reste d’un jardin colonial, à tenir compagnie au Zéphyr que le temps ne fait même pas frissonner. Il reproduit la statue au bon plaisir des promeneurs à qui il tend le pinceau pour laisser leur empreinte sur la toile à défaut du monde.

C’est là que je l’ai croisé la deuxième fois, à l’ombre du feuillage, à dialoguer avec le Zéphyr. Il lui parlait sûrement de sa sœur de Sétif que les intégrismes n’arrêtent pas d’amputer de ses généreux seins offerts au vent et au temps. Non, Karim s’amusait et amusait ses visiteurs. Il réinventait l’art de peindre pour le plaisir et l’amusement des enfants. Et toute cette population qui ne connaissait pas de musée connaissait Karim qui a horreur de l’enfermement de son art.
« Mon atelier, c’est la rue » clame l’artiste que nul destin n’a encore figé. Mon musée n’a pas de mur ni de porte, précisait-il, le pinceau haut à hauteur du sein debout du zéphyr.
Puis, il mettait le pinceau entre les doigts de l’enfant et lui dit : touche, mets ta touche, exprime ton passage sur la toile qui s’ouvre à toi.
Quelques jours plus loin, le voilà pliant sa chaise et son trousseau, se déplaçant vers la place de la liberté d’expression et… d’exhibition compléta-t-il en s’éclatant dans une gorgée de café qu’il trimbale dans un gobelet en carton recyclé et sa manière de voleur de feu que je commençais à distinguer dans son instabilité spatiale et la continuité de sa touche africaine.
De jour comme de nuit, son pinceau repoussait les murs de l’interdit et libérait le cri de l’opprimé, tout en recyclant les espaces pollués de la presque ville qui ne digère plus ses déchets organiques ou humains.
Puis, il fallait voler plus haut que les murs des prisons pour capter le cri des détenus d’opinion. La montagne est le lieu de l’aigle et de la profondeur du regard. Là où rejaillit la source et se fige la vague. Son être n’est plus qu’un pinceau affûté aux rythmes des musiques ancestrales.

Nuits carcérales, l’obscurité des cachots reproduite sur des places publiques. Les barreaux s’effaceront d’eux-mêmes devant la levée du jour que l’artiste citoyen guette au rond-point des libertés.
Son angoisse, le sarcasme. Quand on lui vole son arme, l’artiste est désarmé. C’est la fuite. Comme le hérisson il se rembobine, boule d’épines qu’on ne peut plus atteindre. Et l’hibernation commence jusqu’à la fonte des neiges, rare dans ce pays de soleil.
Dans le chaos du monde l’artiste est le contre chaos qui happe l’harmonie au passage, à la croisée des trajectoires des raies de lumière, là est le point choc qui brise le silence dans l’esprit du regardeur. La fécondation est la naissance du lien, la ligne d’échange, la continuité géométrique des formes de langage.
L’artiste se retire de la scène pour laisser l’œuvre faire son travail.
Mhamed Hassani
Poète et dramaturge
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