La fugue
Enfermement 4
La fugue

Aujourd’hui, c’est le tour des poubelles. Les déchets encombrent le balcon, il faut bien s’en débarrasser et pour cela, il faut bien sortir ! Ultime parade, sa femme consent à le libérer. Trois jours sans sortir, il commence à s’adapter à ce rythme, qui lui paraît raisonnable. Vivre confiné, une fiction réalisable, pense-t-il, avec toutes ces perspectives de guerre bactériologiques et covi-19 en fait partie, pour certains esprits avertis ! Bon, mais nous citoyen lambda on est terre à terre, on vit au rythme de notre présent. Donc aujourd’hui, évacuation des déchets vers le coin désigné à cet effet, situé à 300 m de chez lui. Un simple trottoir où tout le quartier dépose ses ordures. Il s’équipe comme il peut : la même tenue, veste et pantalon, plus une bavette artisanale confectionnée par sa chère femme et un casque qu’il a confectionné lui-même avec un plastique de couverture récupéré et un élastique. Il est prêt pour l’expédition.
Sa pigeonne couve toujours dans son coin, depuis qu’ils lui ont foutu la paix, ils attendent impatiemment la couvée… Bavette sur la bouche et le nez, masque sur le devant du visage, gel antiseptique en poche, poubelle pendante à chaque bras, le voilà descendant l’escalier prêt à affronter l’extérieur.
Sortir du bâtiment pour entrer dans la lumière du jour. Aveuglément. Adaptation, regard alentour, découverte du monde extérieur, désert. Des silhouettes çà et là. Premier magasin d’alimentation, le plus proche, destination de ses sorties alimentaires à 200 m. Il le dépasse allègrement, juste un regard explorateur sur la porte ouverte mais obstruée d’une table comptoir. Personne en ce moment. Un arrêt de bus vide. Quelques véhicules passent, de temps en temps, furtifs. Il traverse la rue. La décharge est de l’autre côté. Il dépose ses sachets bien remplis et humides sur le trottoir déjà encombré. Il se frotte les mains, pour faire tomber d’éventuelles particules invisibles. Il sort son gel, se nettoie les mains en marchant sur le chemin du retour.
Retour ? Pourquoi ? La cage d’escalier puis l’autre cage, une succession de cage qui rebute. Il regarde les quelques silhouettes qui circulent à des distances plus que sécuritaires ! Pourquoi pas ? D’un coup, il change de direction. Il marche vite en lançant des regards à gauche et à droite. Il se sent sous surveillance. Il marche de plus en plus vite. Il s’éloigne de sa cité. Il bifurque, change de trottoir à plusieurs reprises. Tentative désespérée de semer l’ennemi invisible ou de se semer ? Rire nerveux. À partir de ce moment il ne s’appartient plus. Il se voit réintégrer le monde.
Il sort du bétonville et prend à travers les champs. Une route qui mène vers la mer. Il se sent déjà mieux entre les clôtures des deux vergers d’orangers qui délimitent la voie qui mène à la plage. Il enlève furtivement son masque, puis sa bavette. Il respire un bon coup de bonheur. Il sourit au ciel complice et aux arbres approbateurs. Il voit un papillon blanc, un petit papillon qu’il a du mal à suivre du regard sans ses lunettes, rangées dans sa poche. Marcher, soleil printanier sur son visage, lui arrache sourire. Marcher, se déplacer entre haies fleuries. Silence et chants d’oiseaux invisibles. Brise marine caressante, souvenir d’un autre temps. Marcher vite, le corps se propulse, l’esprit le calme. Marche calmement lui souffle-t-il dans la brise, la nature te regarde, t’évalue, te récupère à petites doses.
Au bout du chemin, une montagne de déchets de matériaux de construction : plâtre, morceaux de mur en parpaing, sacs de ciment vides… Il grimpe sur les débris, pressé de voir la vague, le large, l’immensité bleu ! Il faillit tomber, plusieurs fois, avant de se retrouver dans le terrain fait d’amas de terre déposés là, depuis plusieurs saisons, maintenant couvert de végétation. Au loin l’horizon bleu. Son cœur bat et il avance à l’aveuglette. Tantôt dans un creux, tantôt une colline, avec les herbes et arbustes jusqu’à la taille. Arrivé à l’extrémité du plateau, il se retrouve au bord de la bande sablonneuse qui mène à la mère agitée ; il reste un moment à la dominer, le torse gonflé et le regard conquérant. Puis, il déboula la pente argileuse pour sentir ses pieds s’enfoncer dans le sable moelleux. Involontairement, il se met à courir dans l’étendue silencieuse et offerte, à la rencontre de la vague qui patine dans sa direction. Il s’arrête, se retient pour ne pas courir. Regarde autour de lui. Rien, aucune présence humaine. Quel réconfort ! Quelle sécurité ! Il se met à tourbillonner les bras en hélices. Des oiseaux s’envolent de-ci de-là, pas du tout effrayés, plutôt dérangés. Quel calme et quelle paix loin des humains ! Loin des humains ! Drôle de sensation tout à coup ? Les humains s’étaient mis en société pour se sécuriser, non ? Voilà qu’ils se fuient pour se sécuriser ! Sourde panique, mais heureux, momentanément, d’être seul, pas définitivement ! reconnait-il, presque à haute voix.

Il marche, nonchalant à quelques mètres de la vague un peu agitée. Il redevient un peu celui de tous les jours d’avant, faisant sa promenade pour se réconcilier avec lui-même, son entourage et le monde. Puiser un peu de sérénité au fond de soi, loin des bousculades du présent, des jeux de contrôle et de diversion. La pandémie redistribue les cartes, pouvoir et société se jaugent sur la base des initiatives de terrain. Demain se joue aujourd’hui disent certains pendant que d’autres suggèrent que tout est joué d’avance, dans les séries de science-fiction. La pandémie se décline en termes de contrôle des sociétés. Ce n’est plus une maladie, mais le virage technologique de l’humanité. Il marche et il mâche sa vision étriquée des prochaines années, quand il sera loin de ce monde perturbé. Il jettera un regard, toujours intéressé, sur ce monde que nous n’avons pas su gérer. Il marche et il mâche sa joie de marcher comme un chewing gum qui perd de plus en plus de son goût énergisant, à l’approche de quelques humains qui traîne un chien ou un enfant surexcité. Il remet sa lingette et son casque, remonte lourdement vers son bétonville, retrouver ses cages, sa pigeonne et sa compagne, son confinement sanitaire, après une douche soulageante et la désinfection de ses attraits, qu’il suspendra jusqu’à la prochaine sortie.
Essoufflé, il regarde les infos, simultanément, sur plusieurs chaînes de télé et sur son smartphone qu’il avait abandonné sur la table. Une douche d’information qui lui fait aimer son confinement, sa prison. Le monde s’accélère sur les plateaux de télévisions et les fils d’actualité de son téléphone. Il s’enfonce dans cette agitation virtuelle pour plonger, doucement, progressivement, enroulé sur lui-même, dans un sommeil fœtal. Il n’est pas encore né. Il est confiné dans le monde d’avant.
Avril 2020
Mhamed HASSANI
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