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La fugue du 20 avril

3 Mai 2020 , Rédigé par Hassani Mhamed Publié dans #articles parus dans le quotidien La Cité, #publié dans Kabyluniversel

La fugue du 20 avril

Vingt vins pour une commémoration sans témoin

 

   

    Trop de vingt sont passés sous silence et sous les ponts du temps amnésique sans que naisse cette reconnaissance mutuelle entre êtres humains qui partagent un espace, un territoire, une planète, sans oublier les autres espèces.

       Trop de vins ont transité par nos gorges déployées pour condamner les dictatures éclairées et défroisser nos rêves.

     Trop de vains espoirs sont réveillés à chaque détour, pour les sacrifier sur l’autel des dieux repus de nos soumissions.

      Et les dates commémoratives continuent leur cycle régulier, avec une orthographe de plus en plus perturbée et des sens de plus en plus controversés. Et notre identité, acculée et persécutée, se rabougrit un peu plus chaque année. Hère mal aimé, je la cherche dans mes cahiers, alors qu’elle rode comme un fantôme sans corps à habiter.

     Et nous voilà happés par une pandémie mutante qui a su exploiter les failles de notre monde mal construit. Au moment où tout est remis à plat, les forces antagonistes sont de nouveau en concurrence, alors que nous avons besoin de complémentarité et d’harmonie, pour écrire une meilleure symphonie.

      Il nous appartient de ne pas perdre le fil de notre humanité qui est notre combat face à toutes les agressions.

En ce vingt avril 2020, une envie terrible de déconfiner me prend !

 

- Allô mon ami !

- Azul ay amdakel !

- Tu peux passer me récupérer pour faire un tour en ville ?

- Avec plaisir mon ami ! Moi je suis tout le temps confiné dans ma voiture ! Je passe dans un quart d’heure !

 

       Voilà, j’ai fini par craquer, j’ai appelé Aksyl à la rescousse. Il va venir me chercher. Depuis le début de ce confinement je n’ai pas vu la ville, le centre-ville ; ça me manque, place Said Makbel, esplanade de la maison de la culture Taoes Amrouche, liberté d’expression, liberté de création, liberté de vivre avant de mourir, tout me manque ! Place Guydon et place Lumumba, art de la rue et rue des arts, Boulevard Amirouche et rue du vieillard, Bordj et autres citadelles, Brise de mer et Saints délaissés ! Ah faire la cour à la ville de mon adolescence ! Retomber amoureux de la jeune fille accrochée au grillage du lycée, le regard bercé par l’horizon bleu de la Méditerranée…

          J’ai prétexté quelques commissions à faire en ville et quelques affaires urgentes à expédier avec mon ami Aksyl et me voilà en tenue de sortie à attendre à l’arrêt de bus. J’ai pris ma compagne de vitesse, elle qui s’est soumise aux règles du confinement strict.

         Comme il n’y a plus de bus, comment va-t-on appeler ces endroits ? Des… Point de rendez-vous ? Imaginons un monde sans bus. C’est bien, parce qu’en kabyle, il n’y a ni arrêt ni bus. On ira directement à la nouvelle dénomination. Tanouqit n temlilit. À moins qu’on s’entête encore à nommer les choses nouvelles dans la langue de l’autre. Nous naissons polyglottes dans cette contrée ouverte sur la Méditerranée. Tout ce qui ne naît pas sur notre sol est étrange et ne peut être nommé qu’en langue étrangère. Notre identité est immuable, n’est ce pas ? Pourtant même le coronavirus mute…

        Baliverne tout ça ! Nous sommes l’humanité ! Toute l’humanité descend de notre continent !

        

    Aksyl me récupère, de justesse, avec sa camionnette rouge, avant que je ne fasse ma révolution sous l’abri bus vide et désolé. Un grand drapeau berbère flotte sur l’arrière du véhicule et une chanson du printemps noir déchire la lugubre atmosphère de cette fin de monde virussée ! Je prends place, au côté du conducteur, sans le geste traditionnel de se faire la bise, ni de se serrer la main. Un regard et un salut du bout des lèvres, aussi timide que celui de deux nouveaux amoureux. Il laisse son chanteur préféré scander « pouvoir assassin » attirant le regard intrigué des rares passants et me privant de parole. Je ne peux rien placer, même si j’ai des questions à poser sur la ville et ses transformations. Je crie « qu’est ce qui se passe en ville ? ». Il bloque le son de son poste. « Quoi ? » je répète mon interrogation. Il hausse les épaules et relâche la meute vocale en aboyant avec : RIEN ! Il m’impose son déferlement et accélère pour rejoindre la voie la plus fréquentée de la ville. La circulation automobile est si intense que l’interrogation naît de fait : qu’est ce qui se passe ? RIEN ! Ceux qui ont des véhicules organisent un confinement ambulant ! Aksyl joint sa voix à celle de la chanson pour demander « qu’on nous laisse le chemin pour passer, que nos mains ne sont pas faites pour frapper mais pour écrire et nos pieds pour se tenir debout pas pour fuir, laisser nous passer… » Aksyl est l’émeute et moi l’hors-émeute ! Je n’arrive pas à intégrer l’histoire, toujours en décalage. Lui est dans l’immédiateté pendant que moi, je baigne dans la distanciation ; et nous sommes confinés dans une capsule qui fonce à travers l’épopée du covid-19 !

            Aksyl, le touche à tout. Artiste, artisan, poète, cinéaste… Il travaille le bois et d’autres matériaux pour créer des décors et des commodités. Mais, chaque fois que l’occasion se présente, il déclame ses poèmes du printemps noir, sa poésie du meurtre et de l’insoumission. J’ai l’impression que son esprit s’est bloqué sur l’image d’un adolescent qu’on assassine. D’une culture vouée à la destruction, il voudrait, à lui seul, relever le défi de retrouver un printemps en couleur : il donna des prénoms qui tonnent et qui grondent à ses enfants, va jusqu’à tordre le cou de son propre prénom et de celui de sa femme ; tout reprend racine dans la terre vierge des ancêtres. Contre vents et marées, il inscrit son avenir à coups de burin dans son environnement.

            Et ce matin encore davantage, il veut arracher à la ville le râle des jeunes assassinés, torturés, handicapés à vie, rescapés sans devenir. Il veut arracher ses concitoyens à la monotonie du confinement historique pour qu’ils se répercutent sur les murs de la ville, que leur chant de révolte ravive le sang de martyr sur les boulevards de la liberté, reconquis épisodiquement, jamais définitivement.

            Je suis éclaboussé par l’éclat rageur de son regard pourtant plein de douceur. Je sens le cri inabouti et la larme qui refuse de couler. Je sens l’ardeur retenue sur le gué du débordement. Hier encore, les marches populaires affermissaient le pas vers plus de certitude ! Aujourd’hui, le silence de la menace autre, désoriente le cœur et sème le doute parmi les plus faibles. Aksyl redouble de vigilance ! « on m’a volé mon drapeau ! S’écrit-il tout à coup en freinant sec, au risque de provoquer un immense carambolage ! « on m’a volé mon drapeau ! »

            Je me rends compte qu’effectivement le drapeau, qui flottait à l’arrière, avait disparu ! Je lui dis : mais qui peut bien le voler et pourquoi ? Peut-être un jeune qui veut défiler avec ? Il me regarde mécontent : non, c’est quelqu’un qui n’est pas content de le voir flotter ! Un de ces serviteurs zélés de ce système de merde !

À ce point ? Un vingt avril ? Qui oserait ? Je m’étonne révolté à mon tour !

Les fils du péché ! Ça les dérange tellement de le voir flotter !

            Entre-temps, il est descendu malgré les klaxons et les vociférations des automobilistes, va à l’arrière du véhicule et je le vois ramener le drapeau que le vent avait renversé sur le toit de sa camionnette ! J’éclate de rire. Le plus bizarre, c’est que les automobilistes se sont arrêtés de klaxonner et de vociférer dès que l’étendard s’est remis à flotter ! Ils marquent un temps mort qui fait beaucoup de bruit. Même Aksyl, de retour à son siège, reste un moment surpris. Il me jette un coup d’œil brillant et sans avertir, instinctivement appuie sans fin, sur son klaxon. Rapidement tous les klaxons suivent en cascade et en continu ! Alors Aksyl démarre et la circulation anodine de tout à l’heure se transforme en défilé de véhicule qui célèbre le 20 avril. Le drapeau d’Aksyl flotte dignement dans la journée du 20 avril 2020 en plein confinement ! Aksyl est heureux et moi je me laisse entraîner. Je me mets à chanter : laissez nous passer…

            On fait le tour de la ville entraînant le convoi imprévu, puis, petit à petit, le cortège maigri, jusqu’à nous retrouver, de nouveau seul à klaxonner et à hurler « laissez-nous passer ! ».

            À mon tour je demande à Aksyl de me déposer. Il me raconte que lui ne rentre qu’à la dernière minute avant le couvre-feu et qu’il s’amusait à rôder dans les carrefours où se postaient les brigades de surveillance. Pourquoi ? Lui dis-je étonné.

Parce qu’eux me surveillent et moi je leur donne un petit espoir de me prendre en flagrant délit de rupture du confinement ! Et chaque jour c’est comme ça !

            Sacré Aksyl ! Son regard brille de mille feux pendant qu’il jure de ne jamais abdiquer ni capituler, qu’il fêtera le vingt avril jusque dans sa tombe quand il rencontrera les martyrs du printemps amazigh.

Avril 2020

Mhamed HASSANI

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