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Zohra Bouslah l'artiste potière

29 Janvier 2015 , Rédigé par Hassani Mhamed Publié dans #articles parus dans le quotidien La Cité, #artisanat d'art

Zohra Bouslah l'artiste potière
Zohra Bouslah l'artiste potière
Zohra Bouslah l'artiste potière
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Zohra Bouslah l'artiste potière

Zohra, l’artiste potière.

Je ne sais pourquoi, tout au long de l’entretien, j’ai pensé à Omar Khayyâm, cet « astronome persan qui ne croyait pas au ciel » qui nous légua ses robaiaate qui traversèrent les siècles en se modernisant davantage à chaque relecture. Ce poète du vin et du rien, qui nous dit que Dieu est une hypothèse nullement avérée et que ceux qui prétendent agir en son nom et imposer sa loi, s’apparentent à de sinistres imposteurs !

Vieillesse, mort, retour à la poussière tel est le cheminement de chacun qu’il fut roi ou prophète. Leur poussière se mêlera à celle des gueux sous les doigts du potier qui prépare l’argile des amphores des vases des cruches… qui se rempliront de jus de raisin au grand plaisir de nos palais.

J’allais du visage rayonnant de Zohra aux formes argileuses qui nous cernaient dans ce petit atelier qui fait son bonheur. Je voyais les formes prendre visage, et c’est tout le village qui se réveille pour témoigner d’une histoire non élucidée non contée mais enterrée par le temps et l’ignorance des nouveaux habitants. N’est ce pas si Moh ou Mhand qui disait que « ce pays allait changer d’habitants! ». Zohra se sentait des fois prise au piège de son humanité qui se laisse envahir par tous ces appels à la vie sortis de l’argile au contact de ses doigts. Je fixais son visage, incapable de m’en détacher, à l’affut de ses émotions qui se bousculaient à chaque orifice de son corps rebelle à la lassitude et à la société qui lui prédisait un autre destin. Dans ses yeux humides, son regard timide scintillait, décidé à aller jusqu’au bout de son expression.

Se fatiguer pour rien, ce rien « kheyyamique » qui envahi la jeune fille. Elle a compris que le rien meuble la terre et qu’elle peut en faire quelque chose ou quelqu’un. Oui retrouver ce quelque chose dans le rien de l’argile lui redonner sa forme et vie pour meubler le regard des autres.

Quand ses doigts malaxent l’argile, c’est tout son corps qui participe à cette danse muette avec ce partenaire qu’elle cherche dans l’obscurité de la mort pour le ramener à la lumière de la vie. Danse intense du bout des doigts, comme une ballerine sur la pointe des pieds parcoure la scène sous le regard éblouit d’une multitude de spectateurs, qui guette son envol d’un instant à l’autre, le souffle retenu, avant de s’abattre, brisée au milieu des applaudissements hystériques de la foule matée. Mais pour Zohra, la foule était dans la poussière faite argile et le cri sortait d’entre ses doigts avant de prendre forme sur l’étagère.

Je vous livre à chaud ces brides d’expression comme les morceaux d’une cruche brisée que vous tenterez surement de recoller pour redessiner l’ivresse « kheyyamique » dans un geste nostalgique.

Mhamed Hassani

Entretien avec Zohra Bouslah, artiste potière d’Aokas:

Q : comment est né l’artiste en toi ?

R : quand j’étais toute jeune, j’aimais jouer avec les poteries qu’il y a dans la maison, c’était mes poupées, je leur parlais elles me répondaient. Puis y avait la femme de dadda Mestafa, lalla, qui faisait des merveilles. Je la suppliais un jour de me faire une double cruche, oui deux cruche adossées l’une à l’autre. Elle réalisa mon vœux, j’étais vraiment aux anges. Puis vint un jeune cousin de France, il la brisa ce qui me mit dans tous mes états, si je pouvais je l’aurais mordu ! Comment faire ? Je ne pouvais redemander à Lalla. Alors je pris de l’argile qui était là, y en a toujours un peu dans un coin en cas de besoin. Et commença l’aventure de la poterie pour moi. Je faisais des statuettes, mais on me l’interdit rapidement à cause de la religion m’expliqua t on. Donc je me mis à faire des vases, des cruches jusqu’à me retrouver en pleine maitrise de mon art. Ma première pièce qui m’a marquée, je l’ai réalisée vers l’âge de quinze ans. Et depuis je joue avec l’argile.

Q -avec l’argile ou avec de l’argile ?

R -avec l’argile et de l’argile

Q -donc c’est l’argile ton compagnon de jeux...

R -oui, c’est l’argile qui me tenait compagnie, qui me parlait, un véritable compagnon ! Il me parle et je lui réponds, ou le contraire il me pose des questions et je réponds, un véritable échange s’installe entre nous.

Q -tu parle d’un dialogue entre toi et l’argile, et qu’est ce vous vous racontez ?

R - ah là, ce n’est pas facile à rapporter ! Tu crois que c’est facile d’expliquer tout ça ?

Q - mais qu’est ce que vous vous dites ?

R -ah ne cherche pas trop ! Je te dis qu’on se parle, qu’on se pose des questions, c’est tout. Aussi bien l’argile que la pièce finie. C’est un dialogue continu. Un échange très personnel !

Q - et à la maison quelle est leur réaction ?

R -a la maison on me disait de rester tranquille, d’arrêter de malaxer cette argile, mon père me disait que tu te fatiguais pour rien, pour rien me répétait il !

Q -pour rien, et depuis quand ont-ils compris que ce n’était pas pour rien que tu malaxais cette argile ?

R - depuis...que j’ai eu mon local, ils ont changé de regard, on a arrêté de me dire que je me fatiguais pour rien alors que je vivais un intense bonheur quand je travaillais l’argile.

Q -quelle est la première pièce que tu as réalisée ?

R -la première, première ? C’est une « taqellalt n zit » (amphore à huile). Je ne sais comment je l’ai faite mais son image me reste en tête. Il me semble que je ne pourrais jamais en refaire une comme ça...

Q - Elle existe toujours ?

R -non, quelqu’un l’a prise, mais son image est toujours là, je ne sais pas pourquoi ! Avant, chaque fois que je réalisais quelque chose quelqu’un me le prenait, c’est avant que je ne commence à faire des expositions.

Q -ta première expo ?

R -c’est avec l’association des handicapés qui était présidé par Tahir Zahia. Elle venait chez moi, un jour elle m’a dit pourquoi tu ne montre pas tes poteries ? J’ai dis pourquoi pas ! Et c’est parti ! J’ai commencé à exposer avec les associations culturelles d’Aokas comme « Azday » « Rahmani slimane » etc... un jour, j’ai été invité au festival de la chanson amazighe à Bgayet, puis la direction du tourisme s’est intéressée à mes poteries, j’ai été invité à exposer à Annaba. Ensuite c’est la chambre de l’artisanat qui m’a découverte, elle m’a inclus dans son programme et enfin la direction de la culture aussi à saisi la dimension culturelle de mon travail. C’est ainsi que j’ai presque fait le tour du pays. Et je continue à tourner... la dernière est celle de Yennayer à Ait Aissa, mon village natal un retour sur les lieux de mes premier pas grace à l’association « tadukli ».

Q - tu as eu des distinctions ?

R - beaucoup d’encouragements, d’attestations mais peu d’argent !

Q -mais qu’est ce qui plait dans tes produits ?

R - d’abord c’est un travail fait main, sans l’intervention d’aucune machine, et puis c’est des pièces uniques, naturelles, sans artifice.

Q - ton argile d’où la ramènes-tu ?

R - pour le travail à la main, d’Ait Amrous. C’est moi qui le prépare, par contre pour le travail au tour, puisque maintenant j’en ai un (rire), j’en ramène de partout (tizi, biskra..) mais je garde toujours une réserve pour mon travail à la main, parce que je ne peux me passer de malaxer de l’argile... (Rire)

Q -maintenant on va parler des formes traditionnelles et nouvelles?

R -j’aime bien les formes traditionnelles, mais je me permets d’innover, d’introduire des formes nouvelles, c’est une nécessité.

Q -pas de conflit entre l’ancien et le nouveau ?

R -non, puisque c’est une nécessité, le nouveau est porté par l’ancien, il ne peut rien y avoir sans l’existence d’un avant pour qu’il y est un après. Il y a harmonie dans ce va et vient entre hier et aujourd’hui.

Q -donc c’est un peu comme à la maison, ils ont fini par accepter l’aspect moderne de la poterie qui n’est plus seulement utilitaire mais rempli une nouvelle fonction esthétique.

R -oui,

Q -donc maintenant tu arrives à te suffire, à vivre de la poterie ?

R -oui, mes produits sont très sollicités, juste que je manque d’équipement, je n’ai pas de four donc je suis obligé de céder mes poterie fait au tour à d’autres collègues qui les décorent aussi. Et puis beaucoup de potiers préfèrent changer de métier, ils préfèrent un poste de travail stable, la poterie est accessoire pour eux, elle ne garantie pas d’avenir sûr..

Q - Et la chambre de l’artisanat ?

R -Elle nous a débloqué un fond mais ce n’est pas suffisant, elle nous a loué ces locaux. C’est un début on espère que ça évoluera ! Ça lui arrive aussi d’acheter nos produits.

Q -maintenant revenons à tes entretiens avec tes pièces, tu peux en prendre une et commencer à m’expliquer comment tu dialogues ?

R -ah non, ce n’est pas évident d’expliquer ce genre de chose,

Q -ne m’explique pas, dialogue j’écouterai...

R -mais c’est comme si deux personnes parlaient et qu’une troisième venait écouter, c’est impolie !

Q -tu veux dire que je suis trop curieux !

R -quand je me mets à une nouvelle pièce, c’est mon état d’esprit et tout mon ressentie du moment que je fais passer dans l’œuvre. Si bien qu’après je me sens si légère et si apaisée que j’ai l’impression que la pièce m’a changé ou déchargé, si bien que je ne suis plus la même personne.

Q -c’est vrai, là je te vois épanouie du fait même que tu en parles, tu es radieuse, ça te transforme...

R -c’est normale, faire un métier avec autant d’amour transforme la personne en quelqu’un de meilleur, et l’argile est un compagnon que je pétrie avec amour et j’aime énormément les pièces qui en sortent. Nous sommes une famille moi l’argile et mes pièces ! C’est un amour sans fin qui se renouvelle à chaque fois qu’une argile me parle à travers mes doigts en mouvement. Je pense que c’est une sensation commune à tous les artistes.

Q - tes projets ?

R - agrandir mon atelier, sauvegarder la tradition et la développer, prendre des stagiaires pour les former.

Q -tu as fait une formation dans le domaine au CFPA, qu’est ce que cela t’as apporté de plus ?

R - oui, cela m’a apporté beaucoup notamment une meilleure connaissance de l’argile, sa composition...

Q -Et des échanges avec d’autres artistes ?

R -Oui durant les expositions, il y a beaucoup d’échange d’expérience. Et on pense à l’avenir organiser des ateliers de rencontre.

Q -j’ai remarqué que tu ne décorais pas tes pièces ?

R -c’est vrai, je ne suis pas douée peut être, non, plutôt j’ai l’impression de perdre mon temps quand je fais de la décoration, parce que d’autre formes surgissent dans mon esprit et j’ai peur de les perdre, c’est plus important pour moi que la décoration, je laisse ça à des collègues. Moi c’est la forme qui m’intéresse, la terre nue oui, l’habit non. L’argile que je prépare du début jusqu’à la forme finale. Une fois la pièce née, habillez là comme vous voulez ! Une autre forme apparait, floue, sur le morceau d’argile en attente. Et je pars à sa recherche avec mes doigts infatigables.

Silence, l’artiste cherche la forme dans la masse de poussière humidifiée. Un vase ? Une cruche ? Une forme nouvelle qui trouvera sa place dans un musée ou un salon. Zohra n’est plus qu’une énergie en mouvement et moi, l’intrus, je m’éloigne sur la touche de mon clavier ...

Entretien réalisé par Mhamed Hassani

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