On décapite les statues comme on refait les trottoirs et on rase les forêts comme on rase sa moustache...
On décapite les statues comme on rase les forêts
En Algérie, le pays où j'ai grandi, travaillé et aimé, je suis en instance d'être lessivé liquidé ou expédier. Donc, je suis toujours là, à psalmodier mon poème hérité, ma devise atrop...
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buste de Said Mekbel échangé sans aucune concertation et statue du soldat inconnu en pleine démolition montrant du doigt ses destructeurs.
On décapite les statues comme on refait les trottoirs
et on rase les forêts comme on rase sa moustache...
En Algérie, le pays où j’ai grandi, travaillé et aimé, je suis en instance d’être lessivé liquidé ou expédier. Donc, je suis toujours là, à psalmodier mon poème hérité, ma devise atrophiée et mon rêve cueilli sur le pétale d’une fleur non encore identifiée.
Dans cette Algérie, on décapite les statues pour les remplacer aussi souvent qu'on refait les trottoirs et les lampadaires. Comme quoi tout est éphémère, même l'art est provisoire.
On se réveille un bon matin, une statue est fracassée, de façon spectaculaire, comme une vengeance divine.Les débris témoignent d’une violence gratuite, blessante.Un irrespect envers tous, le symbole, l’artiste et la population ! Le silence criminel, la suspicion qui plane, l’incompréhension générale, puis une voix autorisée nous miaule dans le haut-parleur d’une instance « élue » que vous en aurez une meilleure, une flamboyante, digne du symbole. Ça calme les clameurs d’indignation et dégonfle la fureur virtuelle des adorateurs du symbole.
Tout le monde s’en fiche, retourne à ses occupations, à part le vagabond du coin, privé de son compagnon même silencieux et moche. Il s’était habitué à dialoguer avec la tête moustachue de Said Mekbel qui le regardait attristée par tant de négligences attentatoires. Puis voilà qu’il se retrouve devant une tête fracassée, un assassinat déguisé... « Même mes amis de pierre n’échappent pas à la jalousie des êtres immondes. Il alla pleurer sous le bras d’une autre statue avant qu’on l’estropie à son tour.
Je les entends nous dire derrière leur air incrédule : “On fait les choses pour se faire plaisir d’abord et vous embêter ensuite. Quand on veut vous faire plaisir c’est pour nous enrichir à vos dépens, mais sans jamais demander votre avis. Puis quand vous vous habituez, à nos mocheries, on les démolit sans vous consulter, vous laissant sans voix. Si vous gueulez, on vous en sert une autre toute prête et beaucoup plus chère donc surement plus belle dans vos têtes atrophiées ! on ne vous a jamais encore sollicité pour vous permettre de rouspéter, ni laisser l’artiste s’exprimer puisqu’on lui donne à manger. Tout est matière à s'enrichir, tout questionnement ne peut qu'être matériel. Un éternel recommencement pour remplir nos poches trouées en manipulant vos symboles de liberté.”
En Algérie, on rase les forêts aussi facilement qu'on se rase la moustache, à la différence que la moustache repousse en poils alors que la forêt repousse en béton.
On rase les jardins dans les quartiers populaires, on ne leur laisse que le béton comme oreiller, aux enfants des ouvriers, en Algérie, ce beau pays où je suis né.
Ils s’enrichissent rapidement, sans avoir le temps de digérer, dans un bâillement d’hippopotame, ils avalent nos paysages et nos idoles, sans manière ni précaution, sans culture ni oraison.
Ils nous font mal avec leur rictus dédaigneux à la place du sourire de l’enfant qu’ils étaient avant d’être violenté par la richesse mal acquise. Ils courent à leur perte et à la nôtre. Ils ne savent plus s’arrêter, ils pensent habiter la jungle et appartenir à une meute qui doit dominer
Et nous, on se mure dans le murmure de nos blessures et on s’accroche aux illusions de notre génération qui a pioché comme dingue et semer sans digue pour que le pays fleurisse dans ses moindres replis.
En Algérie, le pays où je suis né, où je vis, on se fiche éperdument de mon avis, sauf quand je menace de déborder et de tout emporter, alors on fait semblant de m'écouter, le temps de m'isoler de mes camarades pour me neutraliser et me culpabiliser. Et je recommence à maudire mes camarades qui m’ont abandonné pour une once de tranquillité à l’ombre d’un emploi mal rémunéré.
En Algérie, le pays où j’ai grandi, travaillé et aimé, on ne m’a pas encore lessivé liquidé ou expédier. Je suis toujours là, à psalmodier mon poème hérité, ma devise atrophiée et mon rêve cueilli sur le pétale d’une fleur non encore identifiée.
En Algérie, cette parcelle de la terre des hommes, j’insiste pour qu’on n’oublie pas que c’est mon pays, je marche pieds nus à la rencontre de mon destin qui se confond dans le sien.
Allons-y camarades! Je vous entends piaffer dans les allées de nos jardins saccagés et je les entends grogner et s’empiffrer comme des sangliers dans nos vergers spoliés.
Je vous entends chantonner cet air ancien que nos mères fredonnaient pour calmer notre faim ou encourager notre audace juvénile.
Je les entends se bousculer dans les couloirs du pouvoir obscur pour ouvrir davantage les veines de l’Algérie et se gargariser de son sang rouge vie.
Debout camarades, notre souvenir est commun, notre avenir est soudain, notre Algérie ce morceau de terre chaude est bien vivante, elle bouillonne sous nos pieds et brille dans les cieux, elle nous intègre dans son tumultueux devenir.
Mhamed HASSANI
Poète et dramaturge
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