Enfermement 2 - le couple d'enfants
Enfermement 2
le couple d’enfants

En plein confinement pour cause de pandémie covid-19. Avril 2020. Le silence a gagné la contrée, le quartier, le bâtiment et même les appartements. Le couple fait sa promenade, de salon en chambre, de chambre en salon, puis, de temps en temps, aux toilettes. La télévision est éteinte. Le silence gambade dans l’appartement, le bâtiment, la cité, la ville, le pays et toute la planète. Les couples font leur promenade d’intérieur, séparément. Il leur arrive de se croiser dans la cuisine.
Soudain, la sonnette de l’appartement, comme une sirène d’alarme, déchire le silence. Le couple s’immobilise, chacun est figé à une extrémité du salon. Lui est devant la porte d’entrée. Il se précipite pour coller son œil à la lorgnette de la porte. Qui ? Qui ? Il voit un visage tout proche, jeune, souriant à quelqu’un d’invisible. Il entrebâille la porte et lui demande : que viens-tu faire ici ? Tu devrais être à la maison ! Alors, il découvre la deuxième présence, une jeune fille enfoularée. « Rentrez chez vous, ne traînez pas ici. Partez partez ! »
Le couple d’enfants se retourne, apeuré, pour redescendre l’escalier, hésitant. Lui les poursuit de son « rentrez chez vous » d’un ton qui se veut paternel, mais qui suinte la peur et la colère ! Le couple d’enfants redescend l’escalier, presque à reculons, attendant sûrement un rappel. Lui rentre et ferme la porte, essoufflé. Sa femme, statue figée à l’endroit, lui demande : De quoi s’agit-il ? Il répond en bégayant : Des enfants qui jouent ! Puis il se précipite vers la fenêtre donnant sur la cour de la cité. Il voudrait suivre la trajectoire du couple d’enfants, comprendre son intention.
Au bout d’un moment, les voilà qui sortent de l’ombre pour traverser la cour vers l’autre bâtiment. La jeune fille enfoularée traîne un chariot à commission qui paraît vide. Le gamin marche devant comme un éclaireur. Ils mendient sûrement, se dit-il, angoissé. Il ne les avait même pas questionnés ! Il aurait pu leur offrir quelque chose, en profiter pour leur demander des nouvelles de l’extérieur… Ils rentrent dans le bâtiment d’en face pour en ressortir en courant et en surveillant leurs arrières, comme s’ils avaient été chassés ! La cité est fermée et les deux petites silhouettes déambulent, agitées par le vent qui balaye, silencieusement, ce monde déserté. Les deux ombres, virgules sombres, slaloment entre les bâtiments rigides, avant de disparaître. Un monde mourant qui n’a plus rien à donner au futur ; un monde qui reste confiné dans l’attente de la mort. Marmonne-t-il, derrière sa vitre, le regard perdu dans le ciel gris déchiré par quelques rayons métalliques d’un soleil d’outre tombe, en cette journée pandémique.
Il a honte et pense qu’il n’aurait pas l’occasion de se rattraper, ni d’en savoir plus sur le monde extérieur. La peur habite les cœurs au point de les induire en erreur. La peur, diffusée par tous les réseaux, a fini par fermer les portes de la solidarité humaine, raison d’être de nos sociétés. N’est-ce pas ? Jamais, au grand jamais, il n’avait fait un tel geste ! Renvoyer des enfants qui chercheraient de quoi manger ou nourrir leur famille ! Il conclut que la peur qui a ressurgi au gré de la pandémie, archaïse la société, la fait retourner à ces impulsions primitives. On n’arrête pas de nous mettre en garde contre les voleurs et les agresseurs, à toute heure, de jour et de nuit. Il paraît même que les enfants sont des porteurs sains de ce virus mortel ! Et voilà le résultat ! On se méfie, on se justifie et on rejette plus faible que soi ! Et demain, on se débarrassera des charges inutiles, dans la froide logique induite par la nécessité !
Au fond de son être, il souhaite très fort, les voir revenir et réparer son geste dicté par la peur irraisonnée.
Le soir, le gouvernement annonce un confinement total, pour le lendemain, sous surveillance militaire, compte tenu du non-respect des consignes et des risques de dépassement sur les biens d’autrui.
Beaucoup se sont repliés vers leur village natal, en campagne. Un geste de survie, croyant éloigner le danger en se réfugiant au berceau.
Il se rappelle avec nostalgie la vie de tadart, de son village en montagne ; cette méfiance et cette peur n’existaient pas. Les maisons étaient ouvertes, jamais complètement fermées, on ne s’imaginait même pas être agressé chez soi. Maintenant, la ville, la cité comme une jungle ne pardonne pas les négligences sécuritaires.
Une fois, il a voulu chasser des jeunes qui occupaient le hall d’entrée ; mal lui en prit, il se fit insulter par la bande qui cuvait son vin, en cachette. Ils lui dirent qu’il n’était pas au village, qu’ici il devait s’occuper uniquement du seuil de sa porte, pas de l’entrée du bâtiment. Il revînt sur ses pas, chez lui, prit un manche à balai et redescendit vers eux. À sa vue, ils prirent la fuite. Le vieux ferma le portail d’entrée et remonta chez lui. Il n’y avait et il n’y a toujours pas d’organisation pour la propreté et la sécurité des cités. Les habitants sont récalcitrants à toute organisation, parce que chacun enfreint la loi, là où ça l’arrange. L’enfermement est dans les mentalités avant d’être dans la cité, conclut-il en rejoignant son fauteuil face à la télévision qu’il a en horreur, mais que sa femme s’entête à allumer pour entendre la mort, ânonner en direct.
Mhamed HASSANI
Prochaine chronique: Enfermement 3 - le couple de pigeons

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