Fares Idir: l'ambassadeur du conte kabyle
Idir Fares : l’ambassadeur du conte kabyle
On le sent fébrile, vacillant, pareil à une feuille au vent. Il porte ses 26 ans comme une erreur, il aurait voulu garder ses six ans intacts. On le devine agité, tourmenté mais son regard vous dissuade de le juger. Vous tentez d’accrocher son regard fureteur qui peut paraitre fuyant mais qui devient hypnotiseur dès qu’il vous a capté. Alors commence l’effet magique du verbe. Vous voyez le corps du conteur s’animer de milles couleurs et d’autant de formes. Idir, Dieu de la vie chez les anciens amazighes, conte son parcours et vous vous surprenez à admirer ce bout de bonhomme qui a surmonté tant d’obstacle pour arriver à être ce qu’il est. A l’écouter, cela ne pouvait être autrement.
Ainsi donc, le conte est passé de la bouche de nos vielles à la bouche de jeunes conteurs professionnels, et du Kanoune de la maison familiale à la scène des espaces publics. Parce que le monde moderne est sélectif : tout ce qui ne nourrit pas est appelé à disparaitre. Comme tout art est d’abord inutile, il faut lui découvrir une raison de le perpétuer pour qu’il survive et qu’il vive ensuite. Le passage vers l’urbanité a assuré sa survit sans perpétuer tous les symboles qui faisaient fonctionner le village dans le secret bien gardé du monde féminin.
Notre conteur nous fait découvrir le monde des femmes qui est un monde de communication silencieuse et efficace, contrairement à celui des hommes, bruyant et ambigu, menant souvent à des guerres désastreuses. Les hommes ont beaucoup à apprendre des femmes dans la gestion de la cité. Quand on regarde le monde actuel qui se perd dans des conflits inutiles, il y a de quoi se réfugier dans un conte de grand-mère qui se termine toujours dans la paix retrouvée.
Pendant que je pensais aux mille manières d’aborder cet interview, le conteur voulu tester les survivances mythiques en moi. Je compris la fragilité des métiers nés de la nostalgie des mondes disparus. Et la réminiscence salutaire des contes qui ont bercé notre enfance, libère la parole coincée entre la nécessité et la futilité de l’instant.
Fares Idir, l’ambassadeur du conte kabyle
Idir Fares : Le mythe d’Anzar te dit quelque chose ?
Dieu de la pluie qui nous prie la plus belle fille du village en échange d’une pluie bienfaitrice...
Idir Fares : Oui, c’est tous ces mythes qui régentaient la vie des tribus berbères. Loundja en a séduit d’autre que moi, et encore que la malice et la naïveté de Belaâdjot ne me laisse pas indifférent ! On dit qu’autrefois les objets parlaient, surtout les objets de poterie qui avaient chacun sa fonction et un discours qui va avec. Chaque symbole a son message comme la tenue vestimentaire a ses messages. Par exemple, « Taaesabt » le morceau de tissu qui se met autour de la taille, se noue à gauche au milieu ou a droite, c’est tout un langage entre femmes ! Elles communiquent selon la position du nœud : à gauche elle est célibataire, à droite elle est divorcée, au milieu elle est mariée pas la peine de s’approcher ! Ainsi, la mère peut conseiller son fils, lui éviter une mauvaise aventure. Et tout ça, sans dévoiler le code féminin.
Les bijoux aussi sont un langage de communication entre femmes. Et les poteries ! Il y a la cruche de la nouvelle mariée (abouqal n teslit), il est fait spécialement pour tester la nouvelle arrivée ! On lui rempli la cruche d’eau au matin, et avec, elle doit se suffire toute la journée en eau et a la fin de la journée, elle doit casser la cruche. S’il reste un peu d’eau c’est une bonne ménagère, si la quantité d’eau n’a pas suffit pour la journée c’est une mauvaise ménagère !
La place de la culture amazighe dans la société algérienne?
Dans mes rencontres je discute beaucoup avec les jeunes sur la culture amazighe, beaucoup me disent : que faire de cette culture archaïque ? Elle ne peut ni me nourrir ni m’instruire. J’essai de leur expliquer qu’elle ne peut pas te nourrir si tu ne la nourris pas. C’est comme un arbre fruitier, si tu ne l’entretiens pas il ne donne que des fruits rabougris !
Tu racontes en langue maternelle ou autre ?
La langue maternelle? Je dis souvent que je parle tasahlit qui est mon parler maternel proche du tachelhit marocain. Et même chawi et chenwi…
Tu t’intéresses à tous les parlers amazighes ?
Oh Oui ! J’ai eu l’occasion de le prouver, puisque j’ai même eu un prix de poésie en ...tachelhit !
Parce que tu es poète aussi ?
Peut-on être conteur sans être poète ?
Tu me disais que tu reviens du festival de la figue en passant par des représentation au festival « lire en fête » de Tizi ouzou, Constantine, Batna.. Commençons par les figues, tu en as mangé combien en jouant Belaâejot ?
Pour être sincère, y avait pas de figue au festival de la figue ! y avait que de l’information sur les bienfaits de la figue !
Qu’est ce qui s’est passé ?
Retard de dame nature ! Elle aussi, est perturbée, rate ses rendez vous et en fait à sa tête !eh bien il m’a fallut attendre 3 jours pour en gouter !
Comment tu t’es retrouvé au festival ?
De passage dans une région, j’ai été invité... comme conteur et non producteur de figue ! y avait de tout au festival : du cinéma, des conférences, des ateliers… j’ai animé un atelier de conte avec les enfants, mon conte Belaajot en vedette, parce que c’est en rapport avec les figues…
Comment tu t’y prends avec les enfants ?
Je leur conte en visionnant toutes les actions, en mimant chaque émotion, tu sais que j’ai étudié le langage des signe pendant six mois, ça me sert beaucoup dans ma communication avec les différents publics, étranger et local. Donc pendant que je leur conte, les enfants dessinent et c’est pour ça qu’on l’appelle «atelier dessines-moi un conte », c’est extravagant ce qu’ils peuvent produire comme dessin intéressant ! Imagine les nez crochus, les cheveux comme une forêt, la bouche tordue comme ça, et les ongles en serres ! Et les couleurs… enfin l’histoire de Belaajot, Mhend ouchen, Boutellis, lghula… alors imagine Belajote dessiné, au début, comme un squelette et qui grossit en mangeant des figues.
Tu m’as parlé d’un public de vielles femmes, comment s’est fait cette inversion des rôles et quelle a été la réaction de ces grand-mères ?
Il y avait un public de femmes âgées qui suivait attentivement tout ce qui se passait. En passant devant mon atelier, je les entendais parler de moi en ces termes : « Lui il est de Bejaia, ce n’est pas pareil, on veut l’entendre ! » C’est comme ça que j’ai été sollicité et c’est avec la chaire de poule que j’ai commencé à me produire devant mes grand-mères…
Le monde à l’envers quoi ?
Il y a eu inversion des rôles ! Mais plus j’avançais, plus je voyais les beaux visages ridés se détendre, des sourires se dessiner et des yeux briller…j’étais emporté dans le monde de l’enfance et du conte, je ne savais plus qui contait et je me posais la question : étais-je le personnage du conte ? Vais-je disparaitre à la fin du conte ? Puis, j’ai vu grand-mères essuyer ses yeux et moi-même je sentie des larmes déborder. Elles vinrent à moi spontanément, me féliciter, sans que je comprenne pourquoi je leur rendis leur gentillesse par des bises sur leurs joues humides. Il y avait eu passage de témoin, loin de mon village, dans un autre village.
Traditionnellement c’est les vielles qui racontent et les enfants qui écoutent. Ce renversement de situation n’est-il pas salutaire ?
Je dirais oui, S’il y avait beaucoup plus de jeunes qui s’intéressent à ce métier de conteur ! y a pratiquement que des femmes, je suis le seul conteur homme en kabylie ! Comme si timuchouha n’était que l’affaire des femmes !
Cela est-il un signe d’évolution, de naissance d’un nouveau métier : Boutmouchouha !
Oui c’est une nouvelle fonction que j’assume avec beaucoup de plaisir. Cela répond à un besoin vitale pour moi. Effectivement, on a fini par m’appeler « Boutmouchouha »
Cela m’emmène à te poser la question fatale, comment es tu venu au conte et devenu conteur ?
Ce n’est pas une mince affaire. Là, tu me renvois à mon enfance dont j’ai été privé par la maladie. Oui, j’ai pratiquement été spolié de mon enfance et je veux me venger en rendant merveilleuse celle des autres enfants !
Parles-nous de cette enfance ?
12ans de maladie ! Entre hospitalisation en France et traitement en Algérie, j’ai pu récupérée, passer mon BAC et faire l’université. J’ai fait une licence de tamazight et je fais actuellement un diplôme de psychologie de l’enfant. J’ai beaucoup travaillé avec les associations pour personne en situation d’handicape.
Quel rôle pédagogique joue le conte dans l’éducation de l’enfant ?
L’éducation de l’écoute se fait dans l’enfance. Voyez les enseignants qui se plaignent de l’absence d’écoute de leurs élèves ou des adultes qui n’ont pas ce sens de l’écoute. Eh bien le conte a joué ce rôle dans le passé, mais en l’abandonnant nous perdons un outil pédagogique précieux. J’ai dis que j’étudie aussi la psychologie de l’enfant à l’université. Développer donc l’écoute, l’imagination, la mémoire. Le conte déclenche en nous un monde magique où tout est possible, où les frontières tombent…
Tu es bien équipé pour redorer le blason du conte kabyle !
J’aspire en être l’ambassadeur à l’étranger puisque je suis invité dans différent festivals du monde où je présenterais des contes en kabyle et je me ferais comprendre sans problème ! Je l’ai déjà fait et ça a marché !
Tu rentres d’une tournée, qui t’as conduis dans plusieurs wilayate pour jouer devant des enfants à l’occasion du festival annuel « lire en fête » organisé par chaque direction de wilaya de la culture. Ça t’as permis de travailler, quelle est ton appréciation ?
Travailler pour gagner ma croute oui, mais je ne suis pas du tout satisfait de mes prestations. On ne va jamais jusqu’au bout … on nous laisse pas le temps nécessaire pour communiquer avec notre jeune public. Notre magie ne prend pas et c’est dommage, on se sent frustré en même temps que les enfants qu’on prive des bienfaits du conte !
Mais pourquoi ?
Tu sais, la culture est l’affaire de l’administration, et cette dernière ne connait que la paperasse. Ils font leur programme et il l’exécute froidement (au sens propre et figuré), sans se soucier de l’impâct. Ils vous donnent cinq minutes, ils vous paient, vous font signer des papiers pour leur comptabilité et bqa ala khir ! Tu vois le topo ?
Dis-moi, dans quelle langue tu travailles ?
Dans les trois langues qui se pratiquent en Algérie, plutôt au Maghreb ! Le tamazight, l’arabe parlé et le français. Je dis le tamazight parce que contrairement aux autres, je joue sur plusieurs registres régionaux : le kabyle déjà est très diversifié d’une région à une autre et comme je suis du Sahel, à l’Est de Bougie, eh bien j’utilise tasahlit qui se confond souvent avec tachelhit que j’ai découvert et que je parle couramment ! J’ai même eu le prix de poésie en tachelhit organisé à Tizi ouzou ! Tasahlit, parlée dans l’Est de Bgayet est à l’intersection de tous les parlers amazighs, elle est proche de tachawit, tachelhit taqbaylit tachenwit du coté de Cherchel ! et la région qui va d’Aokas vers Jijel, Kherrata, AitSmael,est très riches . J’ai entrepris de ramasser les contes, la symbolique animale et leur signification dans la décoration en poterie par exemple.
Comment tu travailles ?
J’enregistre en situation avec les personnes que je connais et dans des événements en cours ! Par exemple si je dois parler de mariage, c’est durant un mariage dans la famille que j’enquête, que je questionne sur chaque étape qui se réalise sous mes yeux comme si j’étais étranger, je demande le pourquoi et le comment à une vielle. Là elle explique en détail puisque elle le fait au fur et à mesure. Même si une pratique à disparu, elle le rappelle qu’avant elles faisaient comme ça ou comme ça !
Quels sont les domaines qui t’intéressent ?
Tout. Par exemple la poterie, tu sais c’est tout un monde, chaque étape, du choix de la cueillette de l’argile, l’endroit, la saison, l’heure, la formule magique à prononcer, l’objet à fabriquer, sa fonction dans la société… je suis en train de faire des recherches sur le patrimoine de notre région (Sahel) et Madame Tassadite Yacine m’encourage et m’a promis son aide. La région du Sahel, Bejaia Est, est culturellement très riche et inexploitée. Aussi, en tant que jeune natif de la région, je voudrais contribuer à sauver une partie de ce patrimoine.
Comment s’est déroulé ta formation?
Ma première formation s’est déroulée dans les ateliers du festival « Racont’art » à Bouzeguen du coté de Tizi Ouzou. De festival en festival, en Algérie et même à l’étranger, je me suis confirmé dans cette voie. J’ai été amené aussi, à jouer dans la troupe de théâtre de l’association « Adrar n Fad » d’Ait Smail où nous avons été encadré par monsieur Fennouche Said, un comédien de la troupe du grand Mohya dont nous avons joué la pièce « tachebaylit » mise en scène, toujours, par monsieur Fennouche qui vit entre Paris et Kherrata.
Parle-nous un peu de tes études.
Pour parler de mes études, il faut que je parle de ma maladie qui m’a longtemps éloigné de l’école, pour me soigner dans les hôpitaux en France. Pendant de longues années, j’étais astreint au lit, je ne pouvais pas jouer comme tous les enfants. Oui, j’ai longtemps souffert à tel point que je me dis que j’ai été spolié d’une douzaine d’années de mon enfance ! Je la cherche encore dans le regard brillant de mon jeune public ! Mais de l’autre coté, dans l’isolement de ma maladie, avec l’aide des infermières qui me ramenaient des livres de contes plein d’images, je m’évadais dans des mondes merveilleux. Ce n’est que des années après que j’ai pu reprendre mes études, décrocher mon BAC et faire une licence en tamazight. Actuellement j’achève un diplôme en psychologie de l’enfant.
Tu te considères comme conteur professionnel, tu vis du conte ?
Oui, je vis du conte et je continuerais à vivre du conte ! Le conte est très important, c’est La base de toute culture, il faut perpétuer le conte qui est le terreau de notre culture. Et puis c’est le seul moyen de me venger de mon enfance gâchée par la maladie !
Est-ce que tu es prêt à communiquer ton métier à d’autres jeunes ?
Oui, à travers des ateliers qu’on pourrait organiser.
Et le théâtre ?
On m’a contacté, mais sincèrement, le théâtre c’est trop contraignant. Je préfère ma mobilité de conteur ! Vous savez les conteurs ne courent pas les rues en Algérie ! Surtout en Kabylie ! Parait que je suis le seul conteur kabyle homme !
Est-ce que tu te programmes dans le temps ou bien selon l’instant ?
Mais oui j’ai un programme pour toute l’année 2014 ! J’ai des séjours d’un mois dans plusieurs pays pour participer à des formations et des festivals. Je dois partir en Belgique, en Jordanie sans compter les pays de Tamazgha, le Maroc et la Tunisie ! j’ai un carnet d’invitation internationale.
Statut du conteur ?
Comme tout artiste je n’ai ni assurance ni statut !
Un dernier conte pour les lecteurs de La Cité ?
Pour les lecteurs de La Cité, je dis, réveillez l’enfant en vous, pour retrouver l’émerveillement et l’euphorie de vivre sans questionnement absurde. Retrouvez le monde du rêve et du fantastique pour libérer ce monde de ses limites imposées par l’absence d’horizon et les guerres d’intérêt .
Interview réalisé par M’hamed HASSANI
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