Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Hymne à la mère

28 Mai 2016 , Rédigé par Hassani Mhamed Publié dans #articles parus dans le quotidien La Cité

Publicité
Hymne à la mère
Hymne à la mère

A ma mère

La distance nous nargue et l’attente nous fragilise

La distance nous nargue avec ses frontières malgré nos prouesses technologiques.

L’attente nous fragilise et nous cisaille la fibre de nos émotions.

Le monde se cristallise

Une simple secousse risque de tout faire voler en éclat

Comme un château de cartes mal agencées.

Ma mère s’est arrêtée de respirer dans ce monde. Je l’imagine reprenant son souffle dans l’autre.

Et c’est l’image de la jeune fille qu’elle était, courant sur les pentes verdoyantes de ses collines natales qui surgissent devant mes yeux assoiffés d’elle.

Courir, comme seule une bergère sait le faire, les cheveux dans son foulard aux couleurs chatoyantes, un bâton dans une main et l’autre servant à équilibrer le vol plané de l’alouette… ma mère renaît dans mon imaginaire comme un amour inespéré que j’ai découvert à mon retour d’exil à l’âge de 9 ans.

De cette impression d’être né d’un retour au bercail, vomi par l’ogresse d’outre-mer, d’outre-conte et d’outre-mère ? Je retrouvais la chaleur de l’âtre familiale après avoir échappé à la froideur des guerres urbaines. Je retrouvais ma mère, ma Pénélope, que je devais défendre contre autant de prétendants imaginaires qui voulaient me l’arracher pendant l’absence du père.

Retrouver la mère et la langue d’un futur antérieur, réapprendre les rudiments de ma tribu.

Ma mère, ma conteuse, ma poétesse, ma résistante et ma combattante s’est arrêtée de respirer pour passer en apnée dans l’autre monde, ce monde que je croyais atteindre quand enfant, je retenais mon souffle jusqu’à la limite de l’asphyxie, au moment de basculer, juste le temps d’entrevoir cet univers plein de feux d’artifice et de couleurs musicales enchanteresses. J’en revenais en extase et je prédisais de m’entrainer suffisamment pour tenir le plus longtemps possible. Les limites du possible. Pousser ces limites, oui, mais pourquoi se maintenir dans les limites ? Pourquoi se contenir quand on est destiné à s’épanouir dans une fusion sidérale ?

Ma mère est championne en plongée en apnée, elle a brisé la limite, elle refuse de revenir. L’autre versant a happé son âme de jeune fille abandonnant son corps en dérive sur l’autre continent. C’est pour cela que son âme est arrivée en courant dans mon imagination d’enfant ; c’est pour cela que je la vois pour la première fois, chantant derrière la chèvre sautillante et la vache gourmande sur les versants des collines environnantes. Oui, c’est pour cela, que je pleurais si facilement, quand j’entendais le son de sa voix, me dicter le vers de son prochain départ.

Ô mort !

Mais je me disais que c’était la complainte des anciens, un vestige dans sa mémoire d’exilée, loin du murmure de la fontaine qui l’a vue naître…

Dans mon imaginaire, elle se confondait avec l’âme de ce village dont elle connaissait l’histoire des ancêtres les plus lointains. Elle était « tassadit » la paisible, elle faisait preuve d’un incroyable sens de la répartie et tenait par-dessus tout à communiquer toute la culture de son village, de son peuple, dans tous les domaines : chants, poterie, tissage et… elle avait la main verte même dans son exil parisien.

Oui, son âme est déjà là, parmi les fontaines et les collines, alors que son corps est toujours prisonnier au pays de son exil. Son âme est rentrée dès le deuxième jour, après avoir visité les lieux de ses sœurs d’exil, elle est rentrée visiter les lieux de sa naissance avant que le monde ne se réveille et commence à s’affoler.

Ma mère, ma Pénélope, que d’ouvrages tissés dans les nuits froides pendant que ton homme tissait son exil, que de cruches tu as lissées, rêvant de caresser le visage de l’être aimé, que de chants tu as inventés pour combler le silence de l’absent et que de combats tu as menés pour nourrir et couvrir tes enfants !

Tu n’as jamais abdiqué ni baissé les bras, ta révolte était mienne à chaque fois que l’injustice tribale t’agressait. Toi qui es destiné à enchanter le monde on a cherché à restreindre ton horizon.

Mère, Ô Mère ! Yemma ce doux chant que je fredonnais blotti contre ta poitrine nourricière ! Il m’arrivait d’écraser tes lèvres sous un baiser furieux pour bloquer ta parole révoltée de peur que l’autre ne t’entende et te violente.

Yemma, je ne pourrais m’arrêter d’écrire ton nom tellement sa musicalité berce et endort mon cœur chargé de chagrin.

Tassaadit, la foi et la chance

Tassaadit la bien heureuse

Assa tedda d tislit aujourd’hui elle se mari.

Et j’imagine mon père, ton homme, t’accueillir sur l’autre versant, te disant, tu as trop tardé, c’était mon exil et non pas le tien ! Nos femmes n’étaient pas destinées à l’exil ! Et toi tu as fini en exil ! Te voilà coincée là-bas, ton âme est bien arrivée, mais depuis quand nos femmes se séparent de leur âme ?

Et elle, de lui répondre avec malice et bon appoint :

Je voulais ce dernier voyage dans un cercueil, je ne voulais pas qu’on tripote mon corps détruit par la maladie, je voulais sauver les apparences une dernière fois, partir avec ma fierté, que tous puissent dire, elle est partie proprement sans trop souffrir comme toi tu es parti silencieusement, à ce jour ils parlent fièrement de toi, nous l’avons accompagné il était debout jusqu’au bout. J’étais plus malade que toi quand tu es parti mon cher mari ! Alors tu vois tous mes combats ? Faut bien terminer sur une note d’optimisme, que je fasse ma propre mise en scène. Je ne compte sur personne pour ça. Mon voyage est important, il faut donner le temps à chacun de se souvenir de moi, il faut leur expliquer que la fin n’est pas une fin, mais le début d’autre chose. Tes petits fils se sont bien occupés de moi pendant que leurs pères attendaient au pays.

Alors mon cher homme devant l’éternel, tu peux dire, nous pouvons dire, mission accomplie dans ce monde. Ils se débrouilleront bien sans nous. Tu peux reposer en paix. Nous pouvons reposer en paix.

Oui, paix à vos âmes, chers parents.

Mhamed HASSANI

Hymne à la mère
Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article