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Interview de M’hamed HASSANI, Poète et dramaturge

27 Janvier 2014 , Rédigé par Hassani Mhamed Publié dans #articles parus dans le quotidien La Cité

Interview de M’hamed HASSANI,

Poète et dramaturge

Vous êtes l’auteur du recueil « ARU ! » édité en 1989 en autoédition et de « ILI ! », édité en 2011 auprès des éditions « l’innocence », ainsi que l’auteur d’une pièce de théâtre produite par le Théâtre Régional de Bejaia en 2011. Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

-Je suis né en 1954 à Aokas (W. Bejaia), j'ai connu l’exil à 6 ans; de retour trois ans après j'ai du réapprendre le Kabyle et apprendre l'Arabe à l'école avec des enseignants non algérien. C'était vraiment un monde bizarre : Un Français pour le français, un syrien ou palestinien pour l'arabe et personne pour le kabyle de tous les jours !

Donc études primaire et moyenne à Aokas.Je me souviens d'un enseignant palestinien qui faisait la prière sur une grande carte géographique en pestant contre le directeur, un Breton !

Je me souviens de ma première grève; c'était au moyen, lors de la suppression des cours de Berbère à l'université (?) paraît-il ou quelque chose comme ça !

J'ai fait mon secondaire à Bejaia. C'est là que j'ai découvert "NEDJMA" de Kateb Yacine et avec, une première prise de conscience identitaire. C’est là aussi que j’ai lu les premiers bulletins de l’académie berbère de Paris en tifinagh.

Puis une formation comme cadre de l’administration de la fonction publique où j’ai exercé jusqu’à ma retraite.

-Vos débuts dans l'écriture.

Quand j'étais écolier en terre étrangère, je voyais le monde dans une boîte d'allumettes, il y avait surtout une colline, des oliviers et un hélicoptère …

Avec plus de précision c'est à la fin du moyen que j'ai lu mon premier poème en français devant la classe, puis c'est parti … ! Un jour suite à une déception amoureuse (premier amour oblige) j'ai ressenti le pressant besoin de m'exprimer en kabyle, d'écrire dans cet étrange parler qu'on entend partout mais qui ne s'écrit nulle part ! J'ai essayé la graphie ''française'' puis arabe avant de me fixer au caractère Tifinagh jusqu'en 1980. A cette date, j'ai découvert Tajerrumt et l'API popularisé par feu M. Mammeri. J'ai tiré au stencil un recueil de poésie en ta mazight intitulé " Ghezif et aawazyebdan s targit" (longue est la veillée qui commence par un rêve.) En 1989, remise en question de l'API, avec l'apparition d'autres propositions qui répondaient beaucoup plus à mes préoccupations. Cette aventure graphique est résumée dans "Ahellil n Tira" (2° partie de ARU !) et devait se poursuivre dans un autre recueil qui a été étrangement perdu par un éditeur de TiziOuzou qui a fermé ses portes entre temps.

-1989 vous publiez « ARU ! » qui est considéré comme la première œuvre de création en Tamazight éditée en Algérie.(Parcourt Magrébin, en langue arabe du8 avril 1991) Qu’en pensez-vous ?

-Après Octobre 88, il fallait bien élargir la brèche ouverte par les jeunes. J'ai essayé de m'exprimer à travers la presse écrite. Ca n'a pas marché, j'ai écrit ''ARU !'' qui était une mise à jour et un dépassement.

Mise à jour en ce qui me concerne, dépassement en termes d'écriture : ébauche poétique en langue française et graphique pour Tamazight. Ce produit, je l'ai fait entièrement avec mes propres moyens.

En 1999, vous disiez dans un journal, à l’occasion du 20 avril, je cite : « aller de l’avant en approfondissant notre amazighité, en évitant de tomber dans un régionalisme béat et en allant vers l'universalisme. Aller vers l'autre sans perdre de son identité. Dépasser notre vision tribale passe par une connaissance des structures profondes de la langue et bien sûr leur identification définitive. En un mot, mettre un instrument grammatical et orthographique capable de dépasser les spécificités locales, entre les mains de tous les amazighophones et autres apprenants. Rester à sa surface, c'est se contenter de sa tribu et refuser d'aller vers l'autre. C'est vouloir absorber l'autre, alors il y a résistance et éclatement… »

-Le comment de ce dépassement se pose toujours ?

-je ne peux que donner la même réponse :Par l'écrit et la pratique généralisée de l'écrit Amazigh…Ce n'est pas le plus fort qui apporte le progrès. C'est le plus pragmatique, c'est le plus proche des praticiens… Avant 89, c'était le pouvoir seul qui opprimait Tamazight et depuis elle est aussi victime de ses docteurs ! Tous ceux qui pratiquent l'exclusion ont tort et auront toujours tort. Les spécialistes déroutent les praticiens, là où les chercheurs indépendants proposent des solutions à tous nos problèmes de maîtrise de ta mazight, les spécialistes de laboratoires opposent un non-recevoir parce que cela ne sort pas de leur étuve ! C’est grave d'opposer à une solution pratique une théorie impraticable !

Depuis 89 nous n'avons pas avancé d'un iota ! Les uns pataugent dans la boue locale pendant que d'autres ronronnent dans leur labo parisien ou autre !

On a la nette impression que ce pays a la tête ailleurs. Non, toute démarche qui n'intègre pas tous les éléments qui tendent vers l'épanouissement de la langue amazighe est vouée à l'échec et n'engendre que retard. »

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Aucun changement malgré le temps et les événements. !

Tamazight di likoul ne suffit pas si elle n’est pas portée par toute la société. Y en a qui écrivent peinards des réalités d’aujourd’hui, en tamazight illisible et ils prétendent que c’est pour les futurs lecteurs qui sortiront de cette école, en marginalisant leur père, leur mère et leurs contemporains. Il y a eu une brusque rupture de génération avec l’adoption de l’API (alphabet phonétique international). Nous n’avons pas profité de cette génération d’enseignants de l’après indépendance, qui ont lu Feraoun, Boulifa, Rahmaniet d’autres dans une transcription populaire et déjà popularisée à l’époque. Le courant qui a fait irruption en 1980 veut ignorer toute l’école populaire autochtone qui s’est développéeen dehors des études coloniales dites scientifiques. Et depuis, ce courant s’est barricadé derrière la stature de Mammeri.Et pour finir, on a conclu qu’une langue n’était qu’un dialecte avec une armée et une police derrière et que seule la prise de pouvoir, même parcellaire, était intéressante. Aucun effort de réflexion critique, imbues de leurs certitudes, ils n’ont laissé aucune issue de secours. Voyez le résultat ! Des élèves passent cinq ans à étudier ta mazight pour à la fin la détester ! Les départements, le HCA, et autres institutions s’il y en a, ne font que nourrir des fonctionnaires et pourrir tamazight !

Parlez nous de « ILI ! » ce recueil en tamazight édité en 2011 chez les éditions « innocence » d’Alger. Pourtant là vous avez adopté la transcription usuelle utilisée par la majorité.

Vous le dites bien, utilisée par la majorité dominante. Ce recueil n’est rien d’autre qu’une réédition de mon recueil que j’ai signalé plus haut sous le titre de « longue est la veillée... »,édité en 1981. J’avais prévu une préface pour expliquer ma démarche, l’éditeur l’a supprimée pour un problème d’économie de page ! Vous voyez, chacun a ses problèmes qui ne sont pas toujours les mêmes que les notre!

Donc dans cette préface, j’expliquais mon cheminement « transcriptural », et mes difficultés devant la transcription usuelle adoptée, mais s’agissant d’un texte écrit en 1980, j’ai préféré garder la transcription de l’époque. Ce recueil, je l’ai réédité parce que mes poèmes ont été éparpillés dans des revues et des pages volantes que j’offrais lors de rencontres, festivals et autres... et comme beaucoup se servaient sans demander d’autorisation, j’ai décidé de les regrouper et de les rééditer pour les protéger et les rendre disponible.

Avez-vous des échos de vos lecteurs ?

J’ai beaucoup plus d’échos de mes auditeurs !(rire) Parler de lectorat en ta mazight, c’est encore trop tôt ! Ce n’est pas qu’ils n’existent pas, mais ils ne sont pas communicatifs ! Vous en connaissez vous des poètes amazighes qui se sont fait connaitre par l’écrit avant d’être reconnu par l’oral ? Si vous n’intervenez pas devant un auditoire votre message restera lettre morte sur une feuille de papier ! De là cette propension de nos poètes à éditer des recueils avec leur traduction. Encore qu’un poème peut s’apprendre, mais un roman ? Je vous donne quelques exemples pertinents : pourquoi Moyha en est resté à ses enregistrements et au théâtre ? Pourquoi notre grand Poète Benmohamed ne publie pas ses poésies ? Pourtant, il est connu, reconnu, adulé et invité dans toutes les rencontres officielles et autres ?

Vous évoquez Mohya connu pour son théâtre, parlez nous de vos débuts dans ce domaine :

-J'ai écrit ma première pièce en Tamazight et en caractère Tifinagh en 1976 (Abeqqis), mais le premier spectacle que j'ai mis en scène, c'était en 1978 avec la troupe théâtrale de la maison de jeunes d'Aokas. La pièce avait pour titre "Targit g targit" (le rêve dans le rêve) qui retrace l’histoire d’un auteur dont le personnage principal refuse d’aller dans le sens de ses élucubrations pour vivre son propre rêve, et cela en utilisant le procédé dramaturgique du théâtre dans le théâtre. L'unique représentation a eu la veille du 1er Mai 1978 juste avant de partir faire mon SN. Depuis je n'ai fait qu'écrire et mettre de côté …

-Et vous revenez au théâtre …plus de 30 ans après !

-Vous savez dans notre pays (et dans tous les domaines) pour avancer d'un pas, il faut des années, …, ça me rappelle quelqu'un, un médecin de profession qui a présidé une association que j'ai été appelé à présider plus tard. Il m'avait dit : Chez nous si tu arrives à faire avancer les choses, c'est qu'on ne s'en est pas aperçu (ur k faqen ara !) sinon on te brise tout de suite. Et chaque jour on n’arrête pas de vérifier la justesse de cette parole.

Faire avancer les choses, partir, revenir, aller dans une autre direction … surtout ne pas s'arrêter, sinon c'est foutu. On vous a brisé et on ne se relève plus.

-comment s’est fait votre retour au théâtre?

Après ''ARU !'' en 89, j'ai rarement eu l'occasion de communiquer avec les lecteurs sauf avec mon entourage. Donc j'ai pensé que le théâtre pourrait me permettre de contourner les obstacles de l'écrit, d'autant plus que des textes théâtraux existent dans mes tiroirs. Un besoin de m'exprimer, de communiquer avec l'autre, toujours un problème de mise à jour et de dépassement. Quand j’ai fait la lecture publique de « akham n tiche » dans la petite salle du TRB archi comble en 1999, il y avait eu un débat très intéressant et même des sponsors se sont proposés, je tiens à saluer la mémoire de « Mohand Ouidir » de la défunte agence touristique « Soummam tour » qui s’était adressé à moi, prenant à témoin le public : « j’assure le lait et les couches au bébé jusqu’à ce qu’il marche sur ses pieds ! » . C’étaitl’un des sponsors bougiotesles plus attitrés de la culture à l’époque. Donc un texte de 1980-84 qui a accroché dès la première lecture,c'est un bon signe. C’est là d’ailleurs que le metteur en scène Djamal Abdelli a découvert le texte. Ce même texte que j’ai redéposé 10 ans après au TRBejaia. Donc Monsieur Abdelli, un foctionnaire du TRB, a finit par mettre en scène le texte en question en 2010, grâce à Monsieur Fetmouche Omar qui représente,en quelque sorte, la timide ouverture du système en place, qui prend quelques rares risques pour sauver sa crédibilité.

Le texte de la pièce de théâtre « Akham n Tiche » a eu plusieurs prix avant d’être mise en scène ?

C’est la vie de tout texte de création de s’aventurer dans les dédales des concours et de la représentation. Pour « Akham n Tiche » ou « la maison du colon Tiche », il a été primé aux « Bougie d’or de Bejaia » et au « Kaki d’Or de Mostaganem » en tant que texte. Il a été nominé au meilleur texte du festival national du théâtre d’expression amazighe de Batna en 2011. Néanmoins je reste persuadé que le travail de mise en scène mérite un approfondissement malgré le succès du spectacle auprès du public.

Mais comme « ils » disent dans le milieu, passons à autre chose. Le texte sera toujours là pour d’autres aventures, de là son importance !

Et depuis, pas de nouvelles pièces à proposer ?

Ce n’est pas les textes qui manquent, j’en ai cinq qui attendent preneur, mais le théâtre vit ses difficultés que tous signalent sans qu’il y ait de changement qualitatif. Mon expérience avec « Akham n Tiche » m’a fait prendre conscience de ce monde à part qu’est le théâtre. En termes d’écriture et de spectacle. Il règne une confusion généralisée dans le fonctionnement artistique de la pratique théâtrale en Algérie. C’est un débat d’actualité. L’auteur est malmené, c’est juste le prétexte à un spectacle. Sinon « les gens du spectacle » préfèrent s’en passer pour tirer toues les dividendes de la gestion rentière. Quelqu’un l’a déjà dit, en Algérie, les plus grands artistes c’est les organisateurs et les gestionnaires, pas les créateurs.

J’ai déposé un texte, qui a été nominé à l’un des kaki d’or de Mostaganem, au TR de TiziOuzou en 2011. Aucune suite réservée. On continu à se lancer dans les adaptations, à se servir des noms d’auteurs renommés et reconnus pour se donner l’illusion qu’on est soit même important !Chaque jour, à travers le territoire national, des amis me confit avoir déposé un texte sans suite ni négative ni positive.On vous ignore complètement. Je vous raconte l’anecdote du jour où j’ai tenté de déposer un texte au TROran. Figurez vous que j’ai été reçu sur le trottoir par le directeur artistique qui a refusé de retourner dans son bureau pour ce faire. Il m’a simplement dit « qu’on ne reçoit les textes que par courrier et non en dépôt ». Je lui ai expliqué que je venais de Bejaia, rien à faire. Le monsieur est parti me laissant, planté sur le trottoir. Les gestionnaires en font à leur tête et personne ne les inquiète ! Jusqu’à quand va t on voir l’argent du contribuable distribué sans contre partie véritable ?

Des projets ?

Oui, beaucoup dans le domaine de l’écriture sans restriction à un genre. Mais, mon plus grand souhait, c’est de rencontrer un metteur en scène avec qui je puisse développer ma vision théâtrale.

Et pour l’écriture de l’a mazighe ?

Le débat continue, de l’ombre à la lumière, tous les espoirs sont permis.

Et pour terminer ?

MerciMr Mezalide m’avoir donné cette opportunité de m’exprimer à travers « La Cité » et de dire à vos lecteurs, toute ma joie de retrouver la parole. En effet la presse n’est plus la même qu’en 1989, elle est devenue plus orientée et moins entreprenante. Je rappelle pour le souvenir que SaidMekbel à travers le journal le matin nous a sponsorisé, avec Mohand ou Idir cité plus haut, le premier concours national sur la culture et l’histoire des amazighes organisé par un collectif national d’association dont j’assurais la coordination en tant que président de l’association « Rahmani Slimane » d’Aokas.

Entretien réalisé par Khaled Lem.

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